La politique de lutte contre la pauvreté 

Les responsables politiques disposent de nombreux outils pour lutter contre la pauvreté en Suisse. Nous montrons ici que la politique de lutte contre la pauvreté est transversale, car la pauvreté touche les gens dans de nombreux domaines. Pour qu’elle soit efficace, il faut des données statistiques à jour et une identification adéquate des différents problèmes frappant les personnes touchées par la pauvreté.

Sommaire

Outils de prévention et de lutte contre la pauvreté

Le fonctionnement de la politique de lutte contre la pauvreté en Suisse

Différents instruments politiques permettent de soutenir les personnes pauvres, et d’éviter que d’autres ne tombent dans la pauvreté. En voici la liste.

La politique de lutte contre la pauvreté, c’est quoi ?

La politique de lutte contre la pauvreté est un ensemble de mesures et de prestations qui visent à améliorer la situation des personnes touchées par la pauvreté, ou à empêcher que des personnes ne tombent dans la pauvreté. Cela comprend le cadre juridique, comme les lois, les aides financières et les services de conseil, mais aussi les biens mis à disposition, par exemple les logements d’urgence ou les bibliothèques publiques.

Prévention des situations d’urgence

Au sens strict, la lutte contre la pauvreté comprend des mesures et des prestations visant à surmonter les situations d’urgence. Il faut, par exemple, éviter qu’une personne ne mange pas à sa faim ou n’ait pas de logement. Les prestations destinées à garantir le minimum vital, comme l’aide sociale, font partie de cette catégorie d’instruments.

Ces instruments sont qualifiés de «curatifs». Ils visent à améliorer une situation existante.

Prévention de la pauvreté

Les mesures et les prestations visant à éviter que les personnes ne tombent dans la pauvreté sont dites préventives.

Certaines de ces mesures et prestations ne sont pas réservées aux personnes en situation de pauvreté ou risquant de sombrer dans la pauvreté. Elles sont «universelles», destinées à toutes les personnes vivant en Suisse. C’est le cas par exemple des assurances sociales qui couvrent un risque spécifique (par exemple, le chômage). Ces assurances sociales jouent un rôle de prévention important. Un autre exemple : les consultations gratuites pour les parents. Elles sont ouvertes à tous, sont facilement accessibles et servent de points de contact particulièrement importants pour les parents à faibles revenus qui, dans des situations difficiles, ne pourraient probablement pas faire appel à des conseils payants.

Présentation des instruments de la politique de lutte contre la pauvreté

Cette présentation de l’Office fédéral des assurances sociales (OFAS) permet d’ordonner les différents instruments de la politique de lutte contre la pauvreté.

À quels niveaux peut-on combattre la pauvreté ?

Répartition des rôles dans la lutte contre la pauvreté

Qui s’occupe de la politique de lutte contre la pauvreté ?

La lutte contre la pauvreté est l’affaire de tous les niveaux de l’État — fédéral, cantonal et communal — et de plusieurs domaines politiques. La politique de lutte contre la pauvreté est transversale. Mais qui assume quelles tâches ? Et comment assure-t-on la coordination entre les différents acteurs ?

Répartition des tâches : de nombreux acteurs — un seul objectif

La politique de lutte contre la pauvreté intervient dans de nombreux domaines, de la politique de l’éducation à celle du logement et de l’immigration, en passant par la politique de la santé et du marché du travail. Le but est toujours le même : faire en sorte que les personnes puissent assurer leur subsistance et accéder aux services essentiels. Tant la Confédération que les cantons et les communes assument ici des tâches importantes. La société civile est également active dans la lutte contre la pauvreté, puisque différentes organisations d’aide agissent pour combler les lacunes du système.

Pour prévenir et combattre efficacement la pauvreté, il est essentiel d’impliquer tous les acteurs et tous les domaines politiques. Et il faut coordonner les mesures, faute de quoi certaines interventions restent sans effet.

Nous présentons ci-dessous ces différents domaines d’activité.

Selon la Constitution, la lutte contre la pauvreté, c’est-à-dire le soutien aux personnes pauvres, relève de la compétence des cantons. Ces derniers sont libres de déléguer certaines tâches aux communes. Ainsi, de nombreux cantons délèguent la gestion de l’aide sociale aux communes. La Confédération a très peu de marge de manœuvre pour aménager et améliorer la couverture du minimum vital ; mais c’est elle qui règlemente les prestations complémentaires et l’aide sociale dans le domaine de l’asile. Elle joue également un rôle important dans la prévention de la pauvreté. En particulier dans les domaines de la formation, de la santé, du marché du travail ou de la politique migratoire, la Confédération possède des compétences qu’elle exerce en collaboration avec les cantons. En outre, la Confédération est responsable des assurances sociales, comme l’AVS et l’AI. Certes, celles-ci sont universelles, et versées indépendamment de la situation financière des assurés, mais elles représentent tout de même un élément central de la sécurité matérielle et sociale en Suisse.

Pour que la politique de lutte contre la pauvreté soit efficace, il est essentiel de mettre en réseau et de coordonner les mesures et prestations entre les différents plans étatiques et les différents domaines politiques. Cette coordination se fait à différents échelons. Au plan cantonal, la Conférence des directrices et directeurs cantonaux des affaires sociales (CDAS) joue un rôle important. Au plan communal, c’est d’abord l’Union des villes suisses et l’Association des Communes suisses. Il existe également des organes coordonnant les échelons étatiques entre eux, par exemple, le Dialogue national sur la politique sociale entre la Confédération et les cantons.

Enfin, la Collaboration interinstitutionnelle (CII) réunit des acteurs de la sécurité sociale, de la formation et du marché du travail à tous les niveaux de l’État. Elle a pour objectif d’améliorer l’insertion dans le marché primaire du travail et l’intégration sociale.

Plateforme nationale contre la pauvreté

Au cours de la dernière décennie, la Confédération a renforcé son rôle stratégique et ses efforts de coordination dans la politique de lutte contre la pauvreté. En 2014, elle a notamment mis sur pied le Programme national de lutte contre la pauvreté. Le Programme a été reconduit en 2018, sous le nom de Plateforme nationale contre la pauvreté.

La Plateforme nationale contre la pauvreté réunit — comme la CII — des acteurs de différents domaines politiques de la Confédération, des cantons et des communes. Elle encourage la mise en réseau entre spécialistes et pose des connaissances concrètes permettant d’améliorer les mesures de prévention et de lutte contre la pauvreté. Elle est chapeautée par l’Office fédéral des assurances sociales (OFAS).

Impliquer les personnes concernées

Les personnes pauvres sont également impliquées dans ces structures nationales de coordination. Jusqu’à présent, elles sont surtout intervenues dans le cadre de groupes de travail et lors de manifestations organisées par la plateforme. Désormais, un « Conseil permanent pour les questions de pauvreté » [lien dès que possible] va être mis en place et testé dans une phase pilote jusqu’en 2027.

Monitoring de la pauvreté et stratégie de lutte contre la pauvreté au plan national

Sous la pression des Chambres fédérales, la Confédération dispose depuis peu d’un monitoring national de la pauvreté, qui est publié tous les cinq ans. Celui-ci présente dans les détails la situation actuelle en matière de pauvreté dans notre pays, ainsi que l’état de la recherche. Le premier rapport [lien dès que possible] a été publié fin 2025.

Il s’agira d’intégrer les conclusions de ce monitoring dans la stratégie nationale de lutte contre la pauvreté qui sera élaborée d’ici juin 2027. Cette stratégie doit formuler les objectifs de la politique nationale de lutte contre la pauvreté et mettre en évidence les actions et les mesures nécessaires pour réduire la pauvreté en Suisse.

Il reste à voir si cette stratégie nationale de lutte contre la pauvreté aura un réel impact. Il faudrait pour cela que ses objectifs soient contraignants pour tous les secteurs politiques. En outre, il faudra que les cantons et les communes, qui sont responsables de la mise en œuvre dans nombre de ces secteurs, reconnaissent que c'est une ligne directrice.

Les cantons mettent en place leur propre monitoring de la pauvreté

Même si un monitoring national de la pauvreté fournit une vue d’ensemble de la situation de la pauvreté en Suisse, les données concernant la situation dans les cantons restent lacunaires. Cela s’explique notamment par le fait que la Confédération ne dispose pas d’une bonne base de données pour recueillir ces informations.

Ces dernières années, certains cantons ont établi leur propre monitoring de la pauvreté. Pour ce faire, ils se basent sur les informations relatives aux revenus et à la fortune figurant dans les déclarations d’impôt. Ils les relient à d’autres ensembles de données, comme les statistiques sur la population et les ménages, ou le registre des logements. Il leur est ainsi possible de dé-duire la situation financière des ménages de manière assez précise, et sur une longue période. Ces connaissances sont importantes pour les cantons qui peuvent ainsi concevoir une politique efficace de lutte contre la pauvreté.

Jusqu’au tournant des 19e et 20e siècles, la lutte contre la pauvreté était principalement du ressort des Églises ou d’organisations et de personnes privées. Depuis, « l’assistance » de l’État a pris de l’importance. En Suisse, on ne peut parler d’un véritable État social qu’à partir du milieu du 20e siècle. [Lien vers la page d’approfondissement « Histoire de l’État social suisse »].

Aujourd’hui encore, les organisations à but non lucratif (OBNL) jouent un rôle important dans la lutte contre la pauvreté. Il s’agit généralement d’associations ou de fondations qui fournissent des services ou des biens sociaux là où le soutien public présente des lacunes. Elles favorisent l’intégration dans la société et sur le marché du travail. De nombreuses organisations à but non lucratif proposent également des conseils et des représentations juridiques aux personnes qui en ont besoin. Elles effectuent un travail de relations publiques et tentent d’améliorer les conditions cadres des groupes défavorisés.

Les œuvres d'entraide assument de plus en plus de tâches étatiques

En 2012, environ 1400 OBNL à caractère associatif étaient actives dans le domaine de la sécurité sociale en Suisse. Il n’existe pas d’estimations plus récentes. Beaucoup de ces OBNL ont été chargées de fournir des prestations et services pour le compte de l’État.

Les œuvres d’entraide, notamment Caritas, sont d’avis que les OBNL assument souvent des tâches qui devraient revenir à l’État. Parfois, l’aide financière de l’État est trop lente : ce fut le cas par exemple en 2020, au début de la pandémie de COVID. De plus, les services publics sont perpétuellement sous pression et ne disposent pas du temps nécessaire pour accompagner correctement les personnes concernées. Les œuvres d'entraide prennent donc le relais. Mais elles aussi ont souvent trop peu de ressources financières et de temps pour combler les lacunes.

Une étude de Caritas, de la Croix-Rouge suisse et de l’Armée du Salut datant de 2016 (en allemand) met en lumière les interactions entre l’État et les œuvres d’entraide dans le domaine de l’aide sociale.

Champs d’action de la politique de lutte contre la pauvreté

Réduire la pauvreté en Suisse : que faut-il faire ?

Nous estimons qu’il est nécessaire d’agir dans six domaines. Il faut répondre aux défis posés par les inégalités sociales, les crises et le changement climatique.

Six champs d’action pour une Suisse sans pauvreté

Le graphique suivant montre les domaines thématiques nécessitant une action de prévention et de lutte contre la pauvreté.

Six domaines d’action pour une Suisse sans pauvreté
© Caritas Suisse

Le salaire est notre principal moyen de subsistance ; à ce titre, il est aussi le meilleur moyen de prévenir la pauvreté. Mais pour cela, il doit être suffisant. En 2023, 298'000 personnes étaient touchées ou menacées de pauvreté bien qu’elles aient occupé un emploi. Et souvent, tous les membres d'un ménage dépendent d’un seul revenu. Par conséquent, en 2023, c’étaient près de 790'000 personnes, en comptant les partenaires et les enfants, qui vivaient dans un ménage de travailleurs pauvres, les-dits « working poor ».

Les personnes working poor travaillent, mais elles touchent un salaire trop bas pour subvenir à leurs besoins. Parfois, leur revenu n’est pas suffisant parce qu’elles travaillent à de petits pourcentages, à l’heure ou sur appel. De plus, de nombreux emplois à bas salaire n’offrent qu’une mauvaise protection sociale. C'est une réalité, alors que la Constitution fédérale garantit à chacun le droit à un emploi décent.

Ce qui manque, selon Caritas :

  • Un salaire minimum fixé par la loi, en vigueur dans tout le pays.
  • Des modèles de travail qui permettent d’assurer le minimum vital, de garantir une couverture sociale suffisante et qui offrent des horaires de travail compatibles avec la gestion d’une famille, y compris pour le travail à temps partiel.

En Suisse, de nombreuses personnes ne sont pas suffisamment protégées contre la pauvreté. Cela peut s’expliquer par le fait que leurs salaires ne suffisent pas à subvenir à leurs besoins [lien vers Emploi décent ci-dessus]. D’autre part, le système de sécurité sociale ne prend pas tout le monde en charge avec la même efficacité [lien vers la page thématique sécurité sociale].

Certaines prestations sociales, comme l’aide sociale, sont très basses et n’offrent aucune marge de manœuvre qui permettrait aux personnes concernées d’améliorer leur situation. De plus, un certain nombre de personnes passent à travers les mailles du filet social. En effet, la sécurité sociale en Suisse étant fortement liée à l’activité professionnelle, les personnes qui n’exercent pas d’activité professionnelle — par exemple parce que leur santé ne le leur permet pas ou qu’elles assument des tâches bénévoles de garde d’enfants ou d’assistance à des proches — ne bénéficient pas d’une bonne couverture. Les indépendants ne reçoivent guère d’aide non plus en cas de perte de revenu. Et les personnes qui n’ont pas le passeport suisse accèdent très difficilement à ce soutien. Recourir à l’aide sociale peut compromettre l’obtention d’un droit de séjour en Suisse.

Ce qui manque, selon Caritas :

  • Une aide financière suffisante pour subvenir aux besoins minimaux, ainsi qu’un accompagnement et des conseils prodigués par un seul et même organisme pour toutes les personnes dont les revenus ne suffisent pas à couvrir les frais de subsistance, quelle que soit la raison de l’insuffisance de leur revenu. Il faut adapter le montant de la prestation en fonction du minimum vital défini par les prestations complémentaires de l’AVS et de l’AI. Politiquement, le minimum vital défini par les PC est reconnu comme le montant minimum dont les ménages ont besoin pour vivre en Suisse.
  • Il faut supprimer le lien juridique entre le statut de séjour et les moyens de subsistance. Vivre décemment en Suisse ne devrait pas dépendre du passeport.

En Suisse, les ménages avec enfants connaissent plus souvent des difficultés financières que les ménages sans enfants. Cela vaut tout particulièrement pour les couples avec des enfants en bas âge, les familles monoparentales et les familles nombreuses.

La raison est simple : les enfants coûtent cher. Ils mangent, se logent, ont besoin de vêtements, mais ils ne contribuent pas au revenu du ménage. Durant les premières années de leur vie, ils ont en outre besoin qu’on s’occupe beaucoup d’eux. Il est donc plus difficile pour les parents de jeunes enfants d’exercer une activité professionnelle à un taux d’occupation suffisamment élevé pour vivre. De nombreuses familles à faible revenu n’ont pas les moyens de s’offrir des services d’accueil extrafamilial, ou ne trouvent pas de crèches de qualité adaptées à leurs besoins (horaires de travail p. ex.). Sans le soutien de leur entourage, ces parents ne peuvent travailler qu’à temps partiel, voire pas du tout.

Comparativement avec les pays voisins, la Suisse n’offre qu’un très faible soutien aux familles. Les parents supportent seuls une part importante des coûts de garde extrafamiliale des enfants, et les prestations sociales pour les familles sont peu élevées.

Ce qui manque, selon Caritas :

  • Une offre de services de garde d’enfants de qualité, accessible à tous à un prix abordable. Pour que tous les parents puissent travailler suffisamment, il faut une prise en charge extrafamiliale continue, de bonne qualité, accessible et peu coûteuse. Les pouvoirs publics doivent faire évoluer leurs contributions en conséquence.
  • Des modèles de travail compatibles avec la prise en charge des enfants et des proches et le travail de soins non rémunéré. Il faut aussi encourager les employeurs à reconnaître la nécessité de cette prise en charge des enfants et des proches.
  • À l'échelle nationale, l’introduction de prestations complémentaires pour les familles serait une mesure efficace contre la pauvreté des enfants. Ces prestations encourageraient la responsabilité personnelle et inciteraient les personnes à exercer une activité professionnelle.

La Suisse a un très bon système de santé, mais tout le monde n’en profite pas. Cela a beaucoup à voir avec les coûts de la santé : l’assurance maladie coûte le même prix pour tout le monde, que l’on soit millionnaire ou agent de nettoyage avec un bas salaire. Les ménages pauvres dépensent en moyenne jusqu’à 15 % de leur revenu brut pour les primes d’assurance de base, même en comptant les réductions de primes qui sont loin d’absorber les coûts élevés.

À ces primes d’assurance maladie s’ajoute la quote-part. De nombreuses personnes à faible revenu choisissent la franchise annuelle la plus élevée afin d’économiser sur les primes. Mais lorsqu’elles doivent ensuite se rendre chez le médecin, il leur faut débourser jusqu’à 2500 francs de leur poche. Elles ne peuvent pas se le permettre et renoncent donc à se rendre chez le médecin — jusqu’à ce qu’il soit trop tard et que cela coûte encore plus cher. Résultat : des endettements et des maladies chroniques.

Pour compliquer encore les choses, le fait de vivre dans la pauvreté entraîne souvent des problèmes de santé, qu’il s’agisse de stress psychologique ou de problèmes causés par un travail physiquement difficile.

Ce qui manque, selon Caritas :

  • L’accès à des soins de santé de qualité pour toutes les personnes vivant en Suisse, indépendamment de leur porte-monnaie ou de leur statut de séjour.De plus, il faut réduire sensiblement la charge des primes d’assurance maladie. L’objectif formulé par le Conseil fédéral au début des années 1990 selon lequel aucun ménage ne devrait consacrer plus de 8 % de son revenu imposable aux primes d’assurance maladie constitue une bonne ligne directrice. La crainte de devoir payer de sa poche des frais médicaux élevés ne devrait jamais être un obstacle.

Le logement est le poste budgétaire le plus important des ménages à bas revenus. En moyenne, un tiers des revenus lui est consacré. Il est difficile d’économiser sur cet aspect : avoir un toit est une priorité absolue.

La hausse des loyers touche donc particulièrement les ménages pauvres. En Suisse, on ne trouve pratiquement plus de logements à des prix abordables, notamment dans les zones urbaines et les régions touristiques. Souvent, les familles et les personnes seules les plus pauvres doivent se rabattre sur des logements trop petits, bruyants, peu salubres et/ou éloignés. Ou alors, elles doivent économiser sur d’autres dépenses essentielles, comme l’alimentation, pour pouvoir se payer un logement décent.

Ce qui manque, selon Caritas :

  • Des possibilités de soutien à court terme, telles que des contributions au loyer en fonction du revenu ou la prise en charge de cautions ou de garanties de loyer.
  • À plus long terme, il faut créer davantage de logements à prix abordable. Il faut par exemple proposer des logements à loyer modéré, soutenir les promoteurs immobiliers d’utilité publique et concevoir des rénovations ou des densifications urbaines de manière socialement acceptable.

Les enfants issus de familles défavorisées sont souvent désavantagés déjà lors de leur entrée à l’école maternelle. Par la suite, le système scolaire ne parvient pas à compenser cette différence. Les jeunes issus de familles pauvres restent plus souvent sans qualification professionnelle et ont par conséquent moins de possibilités sur le marché du travail.

Plus tard, une formation ou un perfectionnement n’est guère compatible avec la réalité de vie des personnes en situation de pauvreté. L’argent, le temps et le soutien financier de l’État leur font défaut, sans même parler du manque de structures d’accueil des enfants à prix abordable.

Ce qui manque, selon Caritas :

  • Des bourses d’études couvrant les frais de formation, la perte de gains et, si nécessaire, les frais de garde des enfants.
  • Le soutien actif par les employeurs de leurs collaboratrices et collaborateurs disposant d’un petit budget qui pourraient bénéficier d’une formation continue.

Thèmes transversaux

À ces six domaines d’action s’ajoutent trois autres défis transversaux qui compliquent la lutte contre la pauvreté.

En Suisse, le fossé social entre les riches et les pauvres se creuse. La fortune des ménages les plus riches augmente, alors qu’en parallèle, les salaires stagnent et le coût de la vie augmente. Les dépenses liées au logement et aux primes d’assurance maladie, notamment, pèsent de plus en plus lourd dans le budget.

Les personnes à faible revenu et la classe moyenne inférieure sont les plus touchées par cette évolution. Elles doivent consacrer une part de plus en plus importante de leurs revenus à la couverture des besoins de base tels que le logement, la santé et l’alimentation. Elles n’ont donc plus de marge de manœuvre et leur ascension sociale devient de plus en plus difficile.

Il existe plusieurs moyens de réduire les inégalités sociales : une imposition plus élevée des grandes fortunes ou des héritages, un développement des transferts sociaux, mais aussi un renforcement des biens communs que sont notamment les transports publics, ou d’autres avantages immatériels, comme l’éducation publique, la justice et la sécurité.

La Suisse est confrontée à de nombreux défis (mondiaux) qui exigent des réponses politiques : les guerres, les pandémies, les bouleversements du système économique mondial, le changement climatique ou encore le vieillissement de la société. Y répondre représente souvent un véritable défi financier. Cela conduit notamment à des pressions budgétaires dans le domaine de la sécurité sociale ou du service public.

Or, les réductions dans ces domaines se font souvent au détriment des personnes défavorisées. En effet, ces dernières sont plus durement touchées par une réduction des prestations sociales ou une suppression des services publics. Quand on a peu d’argent, on ressent plus fort la diminution des octrois de réductions de primes d’assurance, ou l’augmentation du prix de la carte de bibliothèque ou de l’entrée à la piscine.

Le réchauffement climatique touche particulièrement les personnes pauvres. C’est le cas dans le monde entier : les pays du Sud global souffrent davantage de la chaleur, des sécheresses et des inondations. Mais c’est aussi le cas en Suisse : les personnes les plus pauvres et les moins résistantes — les malades chroniques, les personnes âgées et les enfants notamment — sont davantage touchées par les effets du changement climatique. Les personnes pauvres vivent plus souvent dans des logements mal isolés, ou occupent des emplois exposés, extérieurs, exigeants physiquement. Elles ont également moins de ressources financières pour s’adapter au changement climatique.

Même s’il est urgent de mettre en place une politique climatique efficace afin de freiner le réchauffement climatique et de limiter les effets décrits ci-dessus, ces mesures climatiques dépendent trop souvent du porte-monnaie. Il est donc essentiel d’élaborer des mesures qui ne soumettent pas les ménages les plus pauvres à des charges financières supplémentaires. Ces ménages ont déjà du mal à assurer leur subsistance, et ce ne sont pas les premiers responsables des émissions élevées : ils prennent moins l’avion, roulent moins en voiture, consomment moins pendant leurs loisirs, etc.

Il est possible d’aménager la politique climatique d’une manière socialement acceptable, de sorte que celles et ceux qui produisent le plus d’émissions passent plus à la caisse et que les plus pauvres ne perdent pas encore plus de marge de manœuvre financière.

Des données de qualité, une base efficace de lutte contre la pauvreté

L’importance des données pour la politique de lutte contre la pauvreté

Actuellement, notre image de la pauvreté en Suisse reste lacunaire. Dans plusieurs cantons, on ne sait pas grand-chose du niveau de pauvreté des habitants ni des groupes de population qui sont plus vulnérables. Ces connaissances sont pourtant nécessaires si l’on veut élaborer une politique de lutte contre la pauvreté réellement efficace. Certains cantons se sont donc dotés d’un monitoring de la pauvreté.

Nous en savons trop peu sur la pauvreté en Suisse

Actuellement, les connaissances sur la pauvreté en Suisse sont lacunaires. Nous ne savons pas, par exemple, combien de temps les personnes touchées restent dans une situation de pauvreté. Est-ce généralement une situation de courte durée ou les personnes restent-elles longtemps dans une situation précaire ? Dans quelles phases de la vie le risque est-il le plus élevé ? Quels groupes de population ont-ils de meilleures chances de sortir rapidement et durablement d’une situation de pauvreté ?

Les chiffres de la pauvreté publiés chaque année par l’Office fédéral de la statistique (OFS) se basent sur un échantillon, c’est-à-dire un choix de personnes représentatives de la population. Sur le plan national, elles donnent de bons points de repère. Mais cet échantillon est trop petit pour permettre d’évaluer la situation à l’échelle des cantons, ou pour tirer des conclusions précises sur certains groupes à risque. De plus, il n’est pas possible d’observer durablement les parcours individuels et de tirer des conclusions sur la durée de la pauvreté, par exemple.

Pas de politique durable de lutte contre la pauvreté sans données de qualité

Pour lutter efficacement contre la pauvreté, la Confédération et les cantons doivent comprendre précisément quelles en sont les causes, qui sont les groupes à risque et comment la pauvreté évolue. Des données de qualité sont donc nécessaires.

En l’occurrence, les données issues des déclarations d’impôts offrent aux cantons de bonnes bases de données disponibles et mises à jour chaque année, couvrant la quasi-totalité de la population et contenant des informations complètes sur la situation financière des personnes imposées, puisqu’elles reflètent aussi bien les revenus que la fortune. On peut en outre relier ces données fiscales de manière anonyme à d’autres données personnelles concernant le logement, la formation, la famille et les prestations sociales.

Alors, où est le problème ? La Confédération n’a pas accès à ces données des autorités fiscales, qui sont cantonales. Elle ne peut donc pas les exploiter. En outre, encore trop peu de cantons utilisent ces données pour observer la pauvreté. Une analyse détaillée est pourtant nécessaire pour mesurer l’efficacité des décisions politiques, par exemple concernant les prestations sociales, et les adapter si besoin.

Un modèle de monitoring de la pauvreté pour les cantons

Afin de faciliter l’observation de la pauvreté pour les cantons, Caritas et la Haute école spécialisée bernoise ont élaboré conjointement un modèle de monitoring cantonal de la pauvreté.

Cinq indicateurs de base permettent de mesurer la situation cantonale. Les deux premiers sont des indicateurs établis, également utilisés par l’OFS dans ses statistiques sur la pauvreté : la pauvreté et le risque de pauvreté. Le troisième indicateur intègre une mesure de la pauvreté tenant compte de la fortune, conformément aux nouvelles approches de la recherche sur la pauvreté. Le quatrième indicateur met en lumière l’évolution des inégalités en examinant les revenus des 20 % les plus pauvres de la population par rapport à ceux des ménages les plus riches, ainsi que les différences régionales. Et le cinquième indicateur montre le nombre de personnes qui renoncent à l’aide sociale alors qu’elles y auraient droit, ce qui permet de savoir dans quelle mesure l’État social atteint ses groupes cibles.

Ces cinq indicateurs permettent de dresser un tableau bien étayé de la situation de la pauvreté dans les cantons. Si le plus grand nombre possible de cantons publie des chiffres clés selon ces indicateurs, il sera également possible d’établir une comparaison entre les cantons. De plus, si nécessaire, d’autres questions, telles que l’importance de la politique du logement, pourront être étudiées.

Ce modèle est déjà utilisé dans certains cantons : Bâle-Campagne, le Valais et Soleure ont analysé la pauvreté sur leur territoire à l’aide des indicateurs proposés. À Bâle-Campagne, un suivi régulier est intégré dans une stratégie de lutte contre la pauvreté ; il est ainsi possible de contrôler si les nouvelles mesures entraînent une réelle amélioration.

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Photo de couverture: © Caritas Schweiz