

Pour une coopération internationale courageuse et stable
Le monde connaît un retour dangereux à la politique de puissance, aux conflits et à l'effritement des normes internationales. Ces tendances inquiétantes s’ajoutent aux effets négatifs de la crise climatique et à l’endettement de nombreux pays du Sud. Au cœur de cette crise multiforme, la coopération internationale suisse (CI) constitue un exemple de coopération fiable, stable et efficace, appréciée tant au niveau national qu'international. Cependant, les nouvelles orientations de la stratégie de coopération internationale pour la période 2029-2032, communiquées par le Conseil fédéral en date du 26 juin, risquent de compromettre cet atout.
Caritas Suisse s’engage avec Alliance Sud pour une CI déterminée et stable.
Pour y parvenir, la CI doit :
Placer les plus pauvres et les plus vulnérables au cœur de ses préoccupations
1. Une stratégie de coopération internationale qui s’appuie clairement sur la Constitution fédérale et son mandat légal, et qui place les plus pauvres et les plus vulnérables au cœur de toutes ses actions.
La CI suisse doit placer les plus pauvres et les plus vulnérables au cœur de ses préoccupations, non seulement pour remplir son mandat constitutionnel et les objectifs de l’Agenda 2030 tels qu’ils ont été convenus au niveau international, mais aussi parce que ces personnes sont les plus durement touchées par les conflits, les crises et les bouleversements mondiaux. Sans un soutien ciblé, la pauvreté et les inégalités ne feront que s'aggraver.
Caritas Suisse peut le constater dans les activités qu’elle mène dans une vingtaine de pays : les projets dans les domaines de la promotion des revenus, de l'adaptation au changement climatique et des migrations jouent un rôle déterminant dans la lutte contre la pauvreté. Il est également important de renforcer les entreprises locales, de lutter contre la précarité des conditions de travail, de mener des projets dans les domaines de l'éducation, de la santé et de l'agriculture et de promouvoir la démocratie, ainsi que les droits humains. Si les actions humanitaires sauvent des vies, les projets de coopération au développement aident les populations locales à surmonter les crises et réduisent les inégalités.
En mettant l'accent sur les besoins des plus pauvres et des plus vulnérables, on évite par ailleurs l’instrumentalisation de la CI à des fins économiques ou sécuritaires.
La coopération internationale est une force de la Suisse
2. Reconnaître la CI comme atout et levier de la politique étrangère et de la politique de sécurité de la Suisse et lui assurer un financement stable.
La CI et la Genève internationale contribuent à la bonne réputation de la Suisse en tant qu’instrument important de sa politique étrangère et de sa tradition humanitaire. La CI constitue en outre un élément central d'une politique de sécurité globale et apporte à ce titre une contribution importante à la sécurité climatique : elle renforce la paix et la cohésion sociale dans les situations de conflit et dans les régions économiquement instables. Elle aide en outre les personnes et les communautés en situation de pauvreté et de vulnérabilité à s'adapter aux risques climatiques et à se prémunir contre les catastrophes, tout en renforçant leur résilience face aux crises multiples.
Pour pouvoir assumer de façon crédible ses responsabilités internationales et son rôle de défenseuse des valeurs humanitaires, la Suisse a besoin de partenariats fiables et d'un financement garanti à long terme. L’efficacité de la CI passe par un financement stable au-delà des législatures et par le respect de l'objectif convenu au niveau international de lui allouer au moins 0,7 % du revenu national brut. Les coupes que le Parlement a imposées ces derniers mois et ces dernières années au budget de la CI et au crédit-cadre ont déjà eu de lourdes conséquences. La Suisse n’a pas le droit de réduire encore les crédits alloués à la coopération internationale. Elle doit au contraire les augmenter considérablement.
Ne pas renforcer l’aide humanitaire aux dépens de la coopération au développement
3. Renforcer l’aide humanitaire, mais pas aux dépens de la coopération au développement bilatérale.
Les expériences de Caritas montrent que, dans de nombreux pays, les crises sont devenues si persistantes et si complexes qu’il faut mener de front et de façon complémentaire l'aide humanitaire d'urgence et les projets de développement à long terme, afin d'apporter un soutien immédiat aux populations, tout en leur offrant des perspectives d'avenir. En même temps, il faut aussi des mesures ciblées de promotion de la paix pour désamorcer les conflits et instaurer la stabilité sociale.
Des organisations telles que Caritas Suisse se sont depuis longtemps adaptées à ces réalités et travaillent selon une approche intégrée qui allie aide humanitaire, coopération au développement et promotion de la paix (« Triple Nexus »). Au lieu de réaffecter les ressources financières de la coopération au développement aux domaines humanitaires ou économiques, la stratégie de coopération internationale devrait renforcer ces approches intégrées et garantir une certaine souplesse en matière de financement.
La promotion économique ne relève pas de la coopération internationale
4. Pas de transfert des fonds de la coopération internationale vers des instruments de promotion de l’économie suisse.
Caritas Suisse sait, d'après son expérience, que la collaboration avec le secteur privé peut contribuer de manière significative à la promotion des PME locales, ainsi qu’à un développement économique socialement et écologiquement durable. Dans le cadre de la CI, il est toutefois essentiel que la collaboration avec le secteur privé serve le développement du secteur privé local et non les intérêts économiques propres de la Suisse.
Pour Caritas, une chose est sûre : il faut mettre l'accent sur les groupes de population les plus pauvres et les plus vulnérables. Protéger les droits des travailleurs et garantir de bonnes conditions de travail constituent d’indispensables prérequis pour tous les instruments du SECO et de la DDC.
Pour une société civile forte
5. Investir dans des partenariats à long terme et considérer une société civile forte comme le pilier stratégique de la coopération internationale de la Suisse.
Des organisations telles que Caritas Suisse jouent un rôle central d'intermédiaire entre les autorités suisses et les populations locales touchées par la pauvreté. Leurs années de présence dans des régions en proie à la pauvreté et à des crises, ainsi que les partenariats qu’elles y ont conclus, leur ont permis d’acquérir une compréhension approfondie des réalités du terrain, des besoins locaux et des risques encourus. Ces organisations apportent leur expertise et leurs réseaux à la politique suisse en matière de développement. Elles veillent à ce que les populations concernées soient impliquées dans la planification de la CI. Cela permet de garantir que les projets reflètent les réalités de vie des personnes concernées (« développement piloté localement »). Les ONG suisses telles que Caritas participent ainsi à une utilisation efficace des contributions de base de la Suisse, en faisant en sorte que la CI réponde aux besoins les plus pressants.
Les ONG internationales s'efforcent par ailleurs de contrer le rétrécissement de l'espace dédié à l'engagement de la société civile, en mettant en avant de façon ciblée les perspectives locales dans des forums politiques et en luttant contre l’invisibilisation des violations des droits humains, des restrictions des libertés fondamentales ou des mesures de répression. Elles contribuent ainsi à ce que la Suisse puisse défendre de manière crédible ses objectifs de politique étrangère, en particulier dans les domaines des droits humains, de la démocratie et de l'État de droit, et à ce que la CI intervienne là où la marge de manœuvre politique de la société civile locale est menacée.
La cohérence politique pour le développement durable
6. La CI doit s'inscrire dans un cadre qui rende obligatoire la cohérence des politiques en faveur du développement durable
La CI est un instrument important pour lutter contre la pauvreté dans le monde, mais considérée isolément, elle ne peut pas exploiter son plein potentiel. La crise multiple que nous traversons actuellement (crise climatique, multiplication des guerres et des conflits armés, hausse des prix des matières premières, crise de la dette, etc.) le montre on ne peut plus clairement. En tant que pôle d'implantation d'entreprises internationales, zone à faible fiscalité, place financière et marché des matières premières, la Suisse occupe actuellement la 166e place sur 167 dans l'indice mondial « Spillover Index » du Rapport mondial sur le développement durable. Cela signifie que sa politique a de lourdes répercussions (effets d'entraînement) sur la réalisation des objectifs de l'Agenda 2030 dans d'autres pays. La Suisse dispose donc de différents leviers pour contribuer, à long terme, à un monde globalement plus stable et plus équitable. Outre la CI, il convient d'intégrer aux réflexions les politiques étrangère, économique, financière et environnementale de la Suisse, afin de renforcer les effets positifs de la CI ou en tout cas d'éviter que d'autres domaines politiques ne viennent les annuler.
Concrètement, la Suisse doit à nouveau s'impliquer davantage sur la scène internationale dans la mise en œuvre de l'Agenda 2030. Nous avons besoin d'une loi efficace sur la responsabilité des multinationales et surtout pas d’un assouplissement de la loi sur le matériel de guerre, tel que l'a décidé le Parlement.
La prochaine stratégie en matière de politique étrangère (28-31), qui prime sur la stratégie de CI, vise à faire de la cohérence des politiques en faveur du développement durable, de la démocratie et des droits humains un principe déterminant pour la gouvernance.
Il convient d'examiner systématiquement les répercussions des politiques étrangère, économique, financière et environnementale sur les objectifs en matière de CI et de développement durable. Le Conseil fédéral doit rendre compte en toute transparence des conflits d'objectifs.

Angela Lindt
Responsable du service Politique de développement et du climat+41 41 419 23 95alindt@caritas.ch
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Photo de couverture: Projet de reboisement en Bolivie © Fabian Biasio