La pauvreté en Suisse

Dans le pays riche qu’est la Suisse, la pauvreté ne se voit pas ; elle est pourtant largement répandue. Environ 740'000 personnes vivant en Suisse sont considérées comme pauvres. Et encore plus nombreuses sont les personnes qui ont tout juste assez d’argent pour vivre. Avec des conséquences parfois graves. 

Sommaire

Concepts de la pauvreté

Quand parle-t-on de pauvreté ?

Être pauvre, c’est avoir trop peu d’argent pour joindre les deux bouts. Mais pas seulement. La pauvreté se manifeste aussi dans d’autres domaines, comme l’éducation, la santé ou le logement. Dans ce chapitre, nous proposons des définitions de la pauvreté.

La pauvreté n’est pas seulement un manque d’argent

Quand dit-on que quelqu’un est en situation de pauvreté ? La situation financière de la personne est un indicateur important, puisqu’elle détermine notamment si la personne peut toucher ou non des prestations sociales, telles que l’aide sociale, les aides au logement ou les prestations complémentaires. Les facteurs financiers sont donc importants pour décrire la pauvreté, mais ils ne donnent pas toutes les informations sur la situation réelle des personnes concernées et sur les domaines dans lesquels elles doivent se restreindre. Pour définir la pauvreté, il faut donc recourir à des concepts qui, outre les aspects financiers, prennent en compte d’autres dimensions de la pauvreté.

Quand il n'y a pas d'espace pour avancer

Le concept de capabilité, ou Capability Approach, est souvent utilisé pour définir la pauvreté. Selon ce concept, une personne est pauvre lorsqu'elle ne peut pas organiser sa vie librement, qu’elle est fortement limitée dans ses choix.

Prenons par exemple un ouvrier sans connaissances spécialisées qui souhaite améliorer ses chances sur le marché du travail en suivant une formation continue, mais qui ne peut pas se permettre de payer les frais de cours ni de réduire son temps de travail, car il vit déjà avec le minimum vital : sa liberté de choisir est affectée par sa situation et cet homme est touché par la pauvreté. En revanche, une comptable qui gagne bien sa vie peut choisir parmi une multitude de cours si elle le souhaite. Elle peut décider librement de suivre une formation continue et de réduire son temps de travail : cette personne n’est pas touchée par la pauvreté.

La Confédération s’appuie sur le rapport national Monitoring national de la pauvreté, qui étudie la pauvreté en Suisse, en se basant sur un concept de pauvreté multidimensionnel inspiré de la Capability Approach.

Indicateurs de la pauvreté

Comment mesure-t-on la pauvreté ?

L’Office fédéral de la statistique (OFS) calcule une fois par an le nombre de personnes touchées ou menacées par la pauvreté en Suisse, en prenant surtout en compte leur situation financière. Certains indicateurs dans d’autre domaines fournissent également des informations sur les restrictions frappant les personnes. Dans ce chapitre, vous en apprendrez plus sur les indicateurs utilisés pour mesurer la pauvreté en Suisse et sur ce qu’ils signifient exactement.

Indicateurs de la pauvreté en Suisse

Comment connaître le nombre de personnes pauvres qui vivent en Suisse ? La pauvreté est généralement mesurée à l’aide d’indicateurs financiers. L’argent que quelqu’un gagne, dont il dispose et qu’il peut dépenser, est donc un indicateur central, d’une part, parce que les ressources financières déterminent les modes de fonctionnement d’une personne, et d’autre part, parce qu’il est délicat de mesurer les dimensions non financières de la pauvreté. La plupart des indicateurs présentés par l’OFS se fondent sur l’enquête coordonnée à l’échelle européenne sur les revenus et les conditions de vie : Enquête sur les revenus et les conditions de vie (SILC). La liste suivante détaille ces différents indicateurs.

En Suisse, un ménage est considéré comme pauvre lorsque son revenu disponible est inférieur au minimum vital identifié par l’aide sociale. Pour le calcul du minimum vital, on se réfère aux Directives de la Conférence suisse des institutions d’action sociale (CSIAS). Il s’agit d’un seuil de pauvreté basé sur des normes, qui a pour point de départ la question suivante : quels sont les besoins fondamentaux que la société doit impérativement couvrir et quel montant minimum est nécessaire pour y répondre ?

En 2024, le minimum vital, et donc le seuil de pauvreté, était en moyenne de 2388 francs par mois pour une personne seule et de 4159 francs pour deux adultes avec deux enfants. Ce montant est minimal pour permettre de payer les dépenses dites de base (comme la nourriture, les vêtements, les soins ou la mobilité) et les frais de logement. En revanche, les primes d’assurance-maladie obligatoire, les cotisations aux assurances sociales, les impôts et les éventuelles pensions alimentaires ne sont pas pris en compte.  

Un raisonnement circulaire problématique

La manière dont le seuil de pauvreté ou le minimum vital est fixé est une décision politique. Jusqu’au tournant du millénaire, le forfait pour l’entretien de l’aide sociale, qui sert à déterminer le seuil de pauvreté, était calculé sur la base des dépenses moyennes des 20 % des ménages aux revenus les plus bas, selon l’enquête sur le budget des ménages. Depuis, le calcul se base sur les 10 % les plus bas. Ce changement part de l’idée que l’argent que les 10 % les plus pauvres peuvent dépenser en moyenne suffit pour vivre en Suisse.

Du point de vue de Caritas, il s’agit là d’un raisonnement circulaire et problématique : ce n’est pas parce que les personnes les plus pauvres de Suisse dépensent peu qu’elles vivent correctement. Ces personnes n’ont tout simplement pas plus d’argent à dépenser. À cela s’ajoutent des lacunes méthodologiques dans le calcul, comme le souligne le Büro BASS dans une étude de 2019 (en allemand).

Le risque de pauvreté permet de mesurer la pauvreté par rapport au niveau de bien-être général et désigne des personnes disposant d’un revenu nettement inférieur à celui de l’ensemble de la population. Ces personnes courent un risque élevé de ne pas pouvoir faire partie intégrante de la société.

Un ménage est considéré comme en risque de pauvreté lorsque son revenu est inférieur à 60 % du revenu médian (pondéré en fonction de la taille du ménage). En 2024, le seuil de risque de pauvreté était de 2654 francs par mois pour un ménage d’une personne et de 5554 francs pour deux adultes et deux enfants.

Le seuil du risque de pauvreté se prête également à des comparaisons internationales. Il est calculé de la même manière en Suisse que dans l’Union européenne par EUROSTAT, l’office des statistiques de l’UE.

La participation sociale fait partie intégrante de la dignité humaine

Contrairement à l’indicateur de pauvreté basé sur les normes, déterminé sur la base des dépenses des 10 % les plus pauvres de la population, le risque de pauvreté est un indicateur relatif. Il repose sur l’idée que même les plus pauvres doivent pouvoir participer à la société dans une certaine mesure. Si certaines personnes ont beaucoup moins d’argent en moyenne que le reste de la société, leur participation n’est plus garantie. C’est pourquoi le seuil du risque de pauvreté se base sur le niveau de vie national. Il reflète l’idée directrice de l’Agenda 2030 des Nations Unies pour le développement durable : «Leave no one behind», «Ne laisser personne de côté».

Outre la pauvreté et le risque de pauvreté, l’OFS mesure également les privations sociales et matérielles. Cette mesure indique le nombre de personnes qui renoncent à des biens et activités importants pour des raisons financières. Le calcul prend en compte 13 biens ou activités considérés par la plupart des pays d’Europe comme souhaitables, voire nécessaires, pour mener une vie digne. Une personne est considérée en privation matérielle et sociale si elle présente une carence dans au moins cinq de ces domaines. On parle de privation matérielle et sociale importante lorsque les restrictions portent sur au moins 7 des 13 domaines.

Le ménage vs l’individuel

La privation sociale et matérielle prend en compte 7 caractéristiques au niveau du ménage et 6 au niveau individuel. Au niveau du ménage, des arriérés de paiement, ou l’incapacité de financer une semaine de vacances par an ailleurs que chez soi sont notamment des indicateurs de privation. Au niveau individuel, l’impossibilité d’aller au restaurant ou dans un bar au moins une fois par mois, ou d’acheter des habits neufs, sont des indicateurs de privation.

On peut se demander si l’indicateur de privation sociale et matérielle est vraiment pertinent. Les 13 domaines pris en compte sont très différents les uns des autres. De plus, les déclarations concernant le ménage et l’individu sont mélangées. Même si un ménage ne connaît pas de restrictions financières ou sociales, certains de ses membres peuvent y être soumis. Il est donc possible que l’ampleur de la privation matérielle et sociale soit sous-estimée.

Les chiffres relatifs aux différentes caractéristiques fournissent toutefois de bonnes indications sur le nombre de personnes qui doivent se restreindre fortement dans certains domaines ou qui n’ont pas de réserves financières.

Aujourd’hui, la mesure de la pauvreté et du risque de pauvreté prend en compte le revenu, mais pas la fortune. Toutefois, selon la situation, la fortune représente une ressource importante de financement des besoins quotidiens. Pour avoir une vision exacte de la pauvreté, il faudrait donc prendre en compte l’ensemble des moyens financiers d’un ménage, constitué aussi bien du revenu que de la fortune.

La fortune est essentielle pour mesurer la pauvreté à l’âge de la retraite

La prise en compte de la fortune est décisive, surtout pour avoir une idée exacte des ressources financières des personnes à la retraite. Alors que, pendant la vie active, la fortune sert de réserve pour financer des dépenses extraordinaires, une fois à la retraite, elle représente un moyen de subsistance à long terme. Si l’on ne mesure que les rentes, de nombreuses personnes de plus de 65 ans risquent d’être considérées comme pauvres, alors même qu’elles ont suffisamment de fortune. Mais il se peut aussi que la fortune épargnée pendant la vie active soit absolument nécessaire pour compléter la rente et garantir la sécurité matérielle à la retraite.

La prise en compte de la fortune dans le monitoring national de la pauvreté

Pour le mesurer la pauvreté dans le Monitoring national de la pauvreté, qui est paru pour la première fois en novembre 2025, la Confédération a développé une approche prenant en compte la fortune. Cette approche distingue les personnes en âge de travailler de celles en âge de prendre leur retraite ; elle tient ainsi compte du fait que la fortune joue un rôle différent dans ces deux stades de la vie.

Pour les ménages dont les membres sont actifs, on applique une «approche bidimensionnelle». En plus du revenu, on calcule combien de temps un ménage pourrait assurer un niveau de vie minimal avec sa fortune. En revanche, on utilise une «approche unidimensionnelle» pour les ménages composés de personnes ayant atteint l’âge de la retraite : une partie de leurs réserves est prise en compte dans leur revenu en tant que consommation de la fortune.

La durée de l’état de pauvreté joue un rôle important, tant pour la pauvreté des personnes concernées que pour la politique de lutte contre la pauvreté. Jusqu’à présent, la Suisse ne dispose pas de données transversales complètes permettant d’observer la situation financière d’un individu sur une longue période.

Les études existantes indiquent qu’environ la moitié des personnes touchées par la pauvreté à un moment donné font également l’expérience de la pauvreté à plus long terme, au moins pendant certaines phases de leur vie. Plus longue est la durée de l’état de pauvreté d’une personne, plus ses chances d’en sortir sont faibles.

La statistique de l’aide sociale et la statistique des prestations complémentaires (PC) à l’assurance-vieillesse et invalidité (AVS et AI) donnent le nombre de personnes qui, au cours d’une année, ont perçu un forfait pour l’entretien pendant au moins une certaine période. Il ne s’agit pas d’indicateurs de pauvreté au sens strict du terme, mais cela met en évidence le nombre de personnes qui ont besoin d’aide en Suisse.

L’aide sociale est accordée aux personnes en âge de travailler et à leurs enfants lorsque leurs revenus ne suffisent pas pour vivre et qu’aucune prestation en amont, comme l’assurance chômage, ne couvre leurs besoins.

Les prestations complémentaires sont versées aux personnes qui perçoivent une rente de l’assurance-vieillesse et survivants ou de l’assurance-invalidité, mais qui ne peuvent pas en vivre.

Le site de la Banque mondiale recueille depuis 1990 des données sur la pauvreté dans le monde. Afin de rendre la mesure de la pauvreté comparable entre les pays, elle utilise une monnaie unique, le dollar américain. Son pouvoir d’achat est ensuite converti en pouvoir d’achat local. Depuis 2022, le seuil de pauvreté mondial est de 2,15 US $ par jour. Toute personne vivant avec moins est considérée comme «extrêmement pauvre». Ces personnes ne sont pas en mesure d’acheter chaque jour des biens qui coûteraient 2,15 dollars aux États-Unis. En 2024, la Banque mondiale estimait qu’environ 692 millions de personnes dans le monde vivaient dans une pauvreté extrême.

Les limites de la définition de la Banque mondiale

Le seuil de pauvreté de la Banque mondiale sert avant tout à établir des comparaisons internationales et à mesurer les progrès réalisés dans le monde en matière de lutte contre la pauvreté. Ce seuil est moins approprié pour évaluer la situation de la pauvreté au sein des différents pays et il doit être considéré de manière critique pour les raisons suivantes :

Premièrement, ce seuil de pauvreté absolue reflète un niveau de consommation très bas, qui assure tout juste la survie matérielle, même dans les pays les plus pauvres. Il ne prend pas en compte d’autres dimensions de la pauvreté, comme l’accès aux soins et à l’éducation ou la participation sociale. Les pays particulièrement riches fixent généralement le seuil de pauvreté de manière à garantir non seulement la survie matérielle, mais aussi un niveau minimal de participation sociale.

Deuxièmement, cette définition ne tient pas compte des contextes dans lesquels les personnes concernées peuvent se trouver. Ainsi, il y a une grande différence entre une personne qui vit de l’agriculture et qui est partiellement ou totalement autosuffisante pour son alimentation, et une personne qui vit en ville et qui travaille dans une usine.

Enfin, certains pays (principalement les plus riches) disposent d’un système de sécurité sociale déve-loppé qui propose d’autres réalités aux personnes défavorisées que ne le font les pays dépourvus d’un tel filet de protection sociale. Le seuil de pauvreté de la Banque mondiale ne tient pas non plus compte de ces différences.

Indice de développement humain

L’indice de développement humain (IDH) n’est pas un indicateur de pauvreté au sens strict du terme. Il s’agit d’un indicateur qui étudie le développement d’un pays en plaçant l’être humain au centre, plutôt que la croissance économique. L’IDH calcule le « développement humain » de tous les pays sur la base de trois facteurs : l’espérance de vie, l’éducation et le revenu par habitant.

L’IDH d’un pays est étroitement lié à sa situation de pauvreté. Un pays avec un IDH bas est généralement aussi un pays où la pauvreté est très répandue.

Chiffres de la pauvreté en Suisse

Combien de personnes sont touchées par la pauvreté ?

Combien de personnes en Suisse vivent au seuil ou en dessous du minimum vital ? Quels groupes de population sont particulièrement concernés ? Vous trouverez ici les réponses en chiffres, accompagnés de nos explications régulièrement mises à jour.

Chiffres clés

Chaque année, l’Office fédéral de la statistique (OFS) calcule l’ampleur de la pauvreté en Suisse à l’aide des indicateurs présentés au lien suivant sous «Comment mesure-t-on la pauvreté en Suisse ?». Vous trouverez ici les chiffres les plus importants.

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personnes

sont touchées par la pauvreté.

(2024)

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personnes

sont menacées par la pauvreté.

(2024)

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personnes

sont menacées de pauvreté bien qu’elles exercent une activité professionnelle.

(2024)

0

enfants

sont menacés de pauvreté.

(2024)

743'000 personnes, soit 8,4 % de la population en Suisse, sont touchées par la pauvreté. Les femmes sont plus nombreuses que les hommes. Depuis 2014 (6,7 %), la pauvreté ne cesse d’augmenter en Suisse.

Environ deux fois plus de personnes, soit 16,4 % de la population, sont menacées de pauvreté. Il s’agit de toutes les personnes touchées par la pauvreté, plus celles qui vivent juste au-dessus du seuil de pauvreté. La part de la population totale menacée de pauvreté a également augmenté depuis 2014 (13,5 %).

Le travail réduit certes le risque de pauvreté, mais ce n’est pas une garantie absolue. 8,8 % des personnes exerçant une activité lucrative sont touchées par la pauvreté ou menacées de l’être (risque de pauvreté), ce qui correspond à environ 357'000 personnes. Il ne faut pas oublier que le revenu de ces personnes concerne souvent tout un ménage, c’est-à-dire les enfants et le ou la partenaire. Au total, 821'000 personnes vivent dans un ménage de travailleurs pauvres.

En Suisse, un enfant sur cinq est touché par la pauvreté ou menacé de l’être. Cela correspond à quatre ou cinq enfants par classe.

Vous trouverez d’autres chiffres et graphiques sur la page d’approfondissement « Faits et chiffres ».

Causes et conséquences de la pauvreté

Pourquoi les gens sont-ils pauvres ?

La pauvreté peut toucher tout le monde. Les causes en sont multiples et complexes. Ce chapitre montre comment le contexte familial, les conditions sociales, certaines periodes de transition ou des événements soudains de la vie engendrent le risque de pauvreté.

Comment la pauvreté advient-elle ?

La pauvreté n’est pas un échec individuel, et l'on ne peut pas l’attribuer à une cause unique. La plupart du temps, les personnes touchées par la pauvreté ont été soumises à un concours de circonstances individuelles et à des conditions sociales défavorables. Pour comprendre cette complexité, on peut se référer à la capabilité, ou Capability Approach.

Les risques individuels se heurtent à des obstacles structurels

Selon cette théorie, les personnes pauvres n’ont pas la possibilité d’organiser leur vie de manière autonome. Cette restriction de l’autonomie est due au fait que des problèmes individuels, comme l’absence de diplôme, des problèmes de santé ou un statut de séjour précaire, sont amplifiés par des obstacles structurels. Parmi ces défis structurels, on peut citer l’impossibilité de concilier vie familiale et vie professionnelle, la difficulté de trouver un logement à prix abordable, ou encore les conditions de travail atypiques et précaires, le travail sur appel ou les emplois à durée déterminée. Des événements soudains peuvent aussi conduire à une situation de détresse financière, par exemple la migration, un divorce ou une maladie grave.

La pauvreté n’est pas un échec personnel

La pauvreté est un concours de circonstances sur lequel les personnes concernées n’ont pas beaucoup d’influence. Ces circonstances se renforcent mutuellement, rendant ainsi difficile de sortir du piège de la pauvreté. Par exemple, une personne souffrant d’un handicap physique et n’ayant pas de formation professionnelle se retrouve plus rapidement dans une situation financière difficile qu’une personne en bonne santé ayant suivi une formation tertiaire. Il n’est pas possible de suivre une formation ou un cours de perfectionnement si l’on ne dispose pas de bourses permettant de subvenir à ses besoins et encore moins si, parallèlement, les frais en sont élevés.

La pauvreté a de graves conséquences

Pour les personnes concernées, la pauvreté entraîne généralement l’exclusion sociale, la stigmatisation, l’absence de perspectives et une mauvaise situation en matière de logement et de santé. Les personnes en situation de pauvreté ont également plus souvent du mal à accéder à la formation (continue) et courent un risque élevé d’endettement. La société tout entière ressent les effets dévastateurs de la pauvreté de certains. En effet, la pauvreté et l’inégalité peuvent mettre en péril la cohésion sociale, réduire la confiance dans les institutions et affaiblir les performances économiques d’un État.

Le risque de pauvreté au cours d’une vie

Le risque de pauvreté varie selon les phases de la vie. Le modèle suivant distingue six phases, qui comprennent un niveau de risque différent à chaque fois : la naissance et l’enfance, l'éducation, l’adolescence et la formation professionnelle, la vie active, la phase familiale et la vie après la retraite. Les transitions entre les différentes phases de la vie entraînent des risques de pauvreté élevés. C’est particulièrement vrai lorsque l’argent, le temps ou le soutien social font défaut.

Mais ces transitions prévisibles ne sont pas les seuls moments critiques. Des événements imprévus comme l’arrêt d’un apprentissage, la perte d’un emploi, une séparation ou un accident peuvent également déclencher une spirale descendante.

Les premières phases de la vie sont déterminantes en ce qui concerne la pauvreté tout au long de la vie. Les personnes défavorisées dès leur plus jeune âge en raison de leur origine sociale, et particulièrement celles qui ne bénéficient pas d’un soutien ciblé dans cette période, ont beaucoup plus de risque de pauvreté sur le long terme. Elles se retrouvent plus souvent que les autres dans des situations précaires tout au long de leur vie.

Les enfants doivent pouvoir faire des expériences, tester des choses, découvrir et bouger. Mais les familles défavorisées vivent dans des logements souvent étroits et situés dans un environnement dangereux. Les parents manquent de temps et d’argent pour accompagner leurs enfants dans leurs activités de découverte, et donc, les enfants concernés ont déjà de moins bonnes chances dès le départ, lorsqu’ils entrent à l’école maternelle.

Il est très difficile de compenser plus tard ce premier décalage que subissent les enfants issus de familles à faibles revenus. De plus, les soucis d’argent des parents n’épargnent pas les enfants qui sont souvent plus fragiles émotionnellement, psychologiquement et socialement. Les enfants concernés doivent renoncer à beaucoup de choses qui vont de soi pour ceux de leur âge, par exemple, la piscine ou une fête d’anniversaire.

À l’école, les jeunes touchés par la pauvreté ont souvent plus de peine que les enfants issus de familles plus riches. Les enfants plus pauvres peuvent moins recourir au soutien scolaire en raison de son coût élevé. De plus, ils ne peuvent pas compter sur un réseau de soutien. Cela peut rendre la recherche d’une formation professionnelle plus difficile ou augmenter le risque de décrochage.

Les personnes qui ne disposent pas d’une formation reconnue ont moins de chances d’obtenir un revenu qui leur permet de vivre dignement et occupent généralement des emplois précaires, avec un salaire faible et des taux d’occupation peu élevés. Leur salaire suffit à peine à subvenir à leurs besoins, surtout s’ils ont des enfants. De plus, leur emploi ne garantit qu’une faible rente une fois à la retraite. Ces personnes peuvent rarement se permettre de suivre une formation continue pour augmenter leurs chances de trouver un bon emploi.

Les enfants coûtent cher, ils représentent un risque de pauvreté. De nombreux parents — surtout des mères — réduisent leur taux d’activité parce que les offres de garde d’enfants sont beaucoup trop chères ou ne représentent pas une solution adéquate, dans le cas par exemple du travail par roulement. Elles doivent donc choisir de diminuer leurs revenus et, plus tard, à la retraite, leurs rentes seront minimales. Parallèlement, un divorce ou une séparation augmente le risque de pauvreté des familles à bas revenus.

Vers la fin de la vie professionnelle, le risque de devenir chômeur de longue durée augmente. Les personnes de plus de 50 ans qui perdent leur emploi ont souvent du mal à retrouver un poste fixe. Les phases de chômage, les années de travail à temps partiel à un faible taux d’occupation ou les bas salaires entraînent de faibles rentes à la retraite. Les femmes, les familles monoparentales, les personnes avec un faible niveau d’éducation et les personnes issues de l’immigration sont particulièrement exposées.

La pauvreté au quotidien 

Quel est l’impact de la pauvreté sur la vie quotidienne ?

«Je devais faire un choix : envoyer mon enfant chez le dentiste ou payer ma facture de téléphone.» Découvrez dans ce chapitre ce que la pauvreté signifie concrètement au quotidien. Les personnes en situation de pauvreté parlent de leur situation.

Vivre avec peut d'argent

Claudia Schwarz vit en Suisse. Elle a été touchée par la pauvreté pendant des décennies. Dans cette vidéo, elle parle ouvertement de son quotidien, de ses soucis financiers et de ce que cela signifie de ne pas arriver à joindre les deux bouts dans un pays riche comme la Suisse.

Exemples de situations de vie précaires

Chaque situation est différente. Ces six cas concrets issus des consultations sociales de Caritas illustrent certains aspects et défis de la vie de personnes en situation de pauvreté.

La pauvreté reste un sujet tabou en Suisse. Tous les noms, lieux et autres faits qui permettraient de reconnaître les personnes qui ont témoigné ont donc été modifiés.

Valeria vit avec ses deux enfants (7 et 12 ans) dans un appartement de quatre pièces en ville de Zurich. Cette mère célibataire travaille à temps partiel dans une crèche et dépend de l’aide sociale à titre complémentaire. Mais son appartement actuel est 160 francs plus cher que le plafond de loyer pris en charge par l’aide sociale. Valeria doit trouver de toute urgence un appartement moins cher, sinon elle devra payer la différence avec son forfait pour l’entretien de l’aide sociale, alors que ce dernier est déjà très juste et prévu uniquement pour les frais fixes et les dépenses quotidiennes, comme Internet, la nourriture, la gestion du ménage, les tickets de tram et les loisirs. Les enfants doivent déjà se restreindre fortement par rapport à leurs camarades du même âge.

La recherche s’avère toutefois difficile. Il est compliqué de trouver un appartement comparable à un prix inférieur dans la ville de Zurich. C’est pourquoi Valeria cherche désormais aussi des appartements plus petits, de trois pièces. Elle serait même prête à renoncer à sa propre chambre et à dormir dans le salon. L’essentiel est que les enfants gardent chacun leur chambre. Cependant, ce que Valeria trouve ne convient pas ; soit c’est trop cher, soit en mauvais état, soit trop éloigné de son lieu de travail.

Amir vit avec sa femme Ava dans un studio. Il y a un mois, leur fille est née. Lorsqu’Amir est arrivé en Suisse en 2015, à l’âge de 36 ans, il a d’abord vécu dans un centre d’accueil. Il voulait s’intégrer rapidement. Il a appris à parler la langue et a décroché un poste à temps plein dans la cuisine d’une clinique, poste qu’il a accepté avec des horaires atypiques et des week-ends de travail. Grâce à son activité professionnelle, il a obtenu un permis de séjour B qui lui a permis de rentrer en Afghanistan et d’épouser sa fiancée Ava.

Les conditions dans son pays d’origine étaient difficiles. En tant que femme, Ava ne pouvait plus exercer son ancien travail sous le régime des talibans, ni se déplacer librement. Amir a donc voulu lui permettre de quitter le pays rapidement. Mais les documents pour qu’elle puisse partir coûtaient de l’argent. À tel point que, dans sa détresse, Amir a emprunté de l’argent à des connaissances en Suisse. Ce cuisinier accompli continue de ressentir une pression constante pour subvenir aux besoins de sa famille avec son salaire modeste et pour rembourser ses dettes. Il passe souvent des nuits blanches.

Amir ne souhaite pas demander l’aide sociale, car cela retarderait considérablement l’obtention d’un permis de séjour C, un permis d’établissement dit «illimité». Avec ce droit de séjour garanti, il aurait globalement de meilleures chances et il ne veut pas mettre cela en péril.

Pas de vacances, peu de loisirs : les trois enfants de la famille S. à Renens (VD) vivent une réalité difficile. L’aînée, âgée de 10 ans, et ses deux frères de 8 et 5 ans grandissent dans un contexte marqué par la précarité. Les sorties sont rares : «C’est compliqué car tout est payant. Et on doit manger», confie leur mère.

Le père travaille à plein temps comme monteur de structures métalliques. La mère veille sur leurs trois enfants, en particulier sur le plus jeune qui est atteint d’autisme et qui a donc besoin d’un accompagnement spécifique. Par ailleurs, la famille vit en ce moment dans un petit appartement d’une pièce et demie. La recherche d’un logement convenable est donc la priorité absolue.

Arrivée récemment dans le canton de Vaud, la famille ne bénéficie pas encore des prestations complémentaires cantonales pour familles (PC Familles). Elle reçoit en ce moment uniquement l’aide de Caritas Vaud, sous forme de la CarteCulture pour faire ses courses à l’Épicerie Caritas et acheter quelques vêtements à la boutique Caritas, en particulier pour les enfants.

Malgré les difficultés, la maman garde espoir : «Nous essayons d’expliquer notre situation aux enfants, en leur disant qu’elle est passagère.»

Chantal étudie l’art et le design à la Haute école spécialisée bernoise. Mais ce n’était pas gagné. Bien qu’elle ait eu de bonnes notes, elle a arrêté l’école juste avant d’obtenir sa maturité, découragée par les remarques dévalorisantes d’un enseignant qui ne croyait pas que Chantal pouvait faire des études supérieures.

Ce n’est que des années plus tard que Chantal a pu reprendre son parcours de formation. Aujourd’hui, elle dirige une coopérative de nettoyage et étudie en parallèle. Financièrement, l’argent qu’elle gagne lui suffit à peine pour vivre. Bien qu’elle bénéficie de l’aide sociale, elle doit payer sa formation de sa poche. Chantal doit ainsi sacrifier une partie du budget déjà serré qu’elle réserve pour manger. Elle se heurte régulièrement à des obstacles structurels. Les règles de l’aide sociale ne lui facilitent pas la tâche : les prestations tablent sur une intégration rapide dans le monde du travail et une fin de l’aide, plutôt que sur une amélioration durable de la situation de vie. Les bourses publiques n’entrent pas non plus en ligne de compte, car il s’agit d’une deuxième formation et qu’elle a dépassé la limite d’âge.

À la suite d’une dépression, Anne-Catherine est en incapacité de travail depuis deux ans. Avant d’être en congé maladie, elle travaillait dans une agence immobilière. Son droit à l’indemnité journalière de l’assurance-maladie arrive maintenant à échéance. L’AI lui a proposé de participer à un programme de réinsertion professionnelle. Cependant, pour soigner sa maladie, elle aurait dû séjourner deux mois dans une clinique. Certes, la caisse maladie aurait payé le séjour, mais Anne-Catherine aurait dû continuer à payer les frais courants, comme la location de son studio, les assurances, etc., sans même compter les séances de thérapie, pour lesquelles elle doit payer la quote-part. Et avec sa franchise de 2500 francs, ce montant pèse lourd. Alors, comme Anne-Catherine ne dispose pas de réserves financières, elle craint de devoir renoncer à son séjour en clinique et donc au programme de réinsertion.

Son incapacité de travail n’est que de 70 %. Anne-Catherine doit s’inscrire à l’ORP, mais elle a peu d’espoir de trouver un emploi. En fait, elle ne voit qu’une seule solution : s’endetter. Mais elle sait que cela pourrait menacer son avenir. Elle s’est donc adressée au Service Dettes conseils.

Madame M. est une mère célibataire avec deux enfants. Elle travaille à 80 % dans la production alimentaire et gagne 3430 francs nets par mois, allocations familiales comprises. C’est 30 francs de plus que le minimum vital prévu par l’aide sociale, qui est de 3400 francs dans le canton de Saint-Gall. Elle ne reçoit donc pas d’aide sociale.

Madame M. vient régulièrement au service de conseil budgétaire de Caritas Saint-Gall-Appenzell, bien qu’elle soit une comptable exemplaire. Néanmoins, son salaire ne lui laisse pratiquement aucune possibilité de faire des économies et elle dépense presque tout son argent chaque mois.

Le cas de Madame M. met en évidence de manière manifeste ce qu’est une personne qui travaille et qui est pourtant pauvre (working poor). Il y a quelques années encore, elle parvenait tout juste à régler ses frais fixes, à condition de n’acheter que des denrées alimentaires à prix réduit, par exemple à l’Épicerie Caritas. Depuis le renchérissement de 2022, sa situation s’est aggravée. Madame M. doit régulièrement choisir entre acheter de la nourriture ou payer ses factures. Son budget ne peut pas couvrir le moindre coût extraordinaire. Sa fille Vanessa va bientôt commencer un apprentissage pour lequel elle doit faire la navette tous les jours vers Saint-Gall. Vanessa a également besoin d’un ordinateur portable et de livres d’école. Mais Madame M. n’a pas d’argent pour cela.

© Caritas Schweiz

Parcours interactif sur la pauvreté

Vivre au seuil de la pauvreté : comment vous en sortiriez-vous ?

Y arriveriez-vous ? Réfléchir à chaque centime, faire chaque jour des choix difficiles et être souvent exclu de la vie sociale et de la communauté : ce sont là quelques-uns des défis auxquels sont confrontées les personnes en situation de pauvreté. Comment vous sentiriez-vous ? Commencez l’expérience.

Survivre au seuil de pauvreté

Envoyer son enfant chez le dentiste pour un mal de dents, ou faire réparer le frigo ? Suivre une formation continue, ou se nourrir de manière saine et respectueuse de l’environnement ? De nombreuses personnes en Suisse doivent faire ce genre de choix tous les jours. Bien que la Suisse compte parmi les pays les plus riches du monde, de nombreuses personnes y vivent dans des conditions financières précaires.

Comment vous débrouilleriez-vous avec un budget aussi serré ? Découvrez-le dans ce parcours et faites-vous une idée de l’impact d’une vie au seuil de la pauvreté sur le quotidien.

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