

Éradiquer détresse et pauvreté
Joseph Deiss a fait entrer la Suisse aux Nations Unies en 2002. Fervent partisan d’une Suisse active en faveur du multilatéralisme, il s’est souvent exprimé ces dernières années pour que notre pays défende énergiquement le droit international et le droit humanitaire. Sans complaisance pour les positions de Caritas, il s’exprime sur la solidarité en Suisse et dans le monde.
Joseph Deiss, Caritas Suisse a 125 ans. Quel regard portez-vous sur son action?
La lutte au service de la solidarité de péréquation de Caritas Suisse remonte loin avant le mandat précis et concret confié à l’autorité étatique par l’article constitutionnel 12.

«De ce fait, Caritas a joué un rôle de précurseur à la fois matériel et politique dans l’édification de notre système social et de la tradition humanitaire de notre pays.»joseph deissancien conseiller fédéraL
Quel rôle jouent des organisations telles que Caritas dans un monde en crise?
La décolonisation à l’échelle planétaire, la création de l’aide multilatérale et les progrès économiques mondiaux ont changé de fond en comble le paysage des solidarités. Au sein de l’ONU, on a reconnu le rôle indispensable joué par la société civile. Que ce soit en tant que lanceurs
d’alerte ou d’exécutants pour des tâches que les acteurs étatiques ne peuvent pas faire, les réseaux locaux d’ONG sont irremplaçables à condition de préserver leur indépendance et leur caractère non gouvernemental.
Comment la politique étrangère suisse pourrait-elle évoluer pour mieux soutenir les acteurs humanitaires et les populations affectées?
La vocation de notre pays est double. Morale, d’abord, par notre attachement au droit international humanitaire. Dépositaire des Conventions de Genève et siège du Conseil des droits de l’homme de l’ONU, nous endossons une responsabilité capitale. Matérielle, ensuite, à travers le bien-être dont nous jouissons et qui doit nous inciter à la solidarité internationale. Sans donner dans l’autosatisfaction, il est juste et légitime de souligner la générosité manifestée à ces égards par le peuple suisse à maintes reprises.
«En revanche, il convient tout autant de dénoncer avec fermeté la tiédeur qui s’est installée au cours des récentes années de crises au niveau du Parlement, du gouvernement et même dans la population lors qu’il s’agit de condamner haut et fort les crimes de guerre ou contre l’humanité ainsi que de voter les budgets nécessaires à nos engagements sur le terrain.»joseph deiss
Vous avez été le maître d’œuvre de l’adhésion de la Suisse à l’ONU acceptée en votation. Ces dernières années, la Suisse a réduit son soutien financier à I’ONU. Se désolidarise-t-elle des pays du Sud globalaujourd’hui?
Cette conclusion serait exagérée. Par notre adhésion aux Nations Unies nous avons gagné en souveraineté, en crédibilité et en solidarité. Nous l’avons démontré par notre appartenance au Conseil de sécurité et nous continuons à faire partie des 18 plus gros contributeurs qui, de surcroît, paie ponctuellement son dû.
En revanche, il est inquiétant de constater que l’aide publique au développement tend à devenir le clapet de sécurité pour les intraitables de la rigueur budgétaire. Avec 0,46 % du RNB en 2025, nous sommes loin du 0,7 % que nous nous sommes fixés en conformité avec l’ONU.
Les inégalités se creusent en Suisse entre hyper riches et personnes vivant dans la pauvreté, la classe moyenne se précarise. Est-ce une menace pour le modèle suisse?
Le système de péréquation sociale suisse est solide. En 2022, plus du quart du PIB était affecté à la sécurité sociale, contre seulement un sixième en 1990. On peut constater une réelle amélioration dans de nombreux secteurs, par exemple celui des personnes âgées. Les cas difficiles se comptent aujourd’hui plus fréquemment parmi les personnes en âge d’activité, pour lesquelles les filets de sécurité ne sont pas toujours efficaces.
Vous êtes économiste, vous avez été ministre de l’Économie: comment expliquez-vous qu’un pays aussi prospère que la Suisse compte plus de 700'000 personnes pauvres?
Soulignons d’abord, que beaucoup est entrepris pour soulager la situation des plus faibles. Les sommes engagées sont considérables. En 2025, par exemple, 2,5 millions d’assurés-maladie (28 %) touchaient des subsides pour réduire les primes. Ce n’est donc à mon avis pas une question des seuls moyens financiers. Pour aider les plus faibles, les méthodes distributives ne suffisent pas. Elles apportent un soulagement momentané, amortissant l’appauvrissement, mais accroissent souvent les disparités par l’effet de l’arrosoir. Ce qu’il faut, c’est développer parallèlement aux subsides les capacités d’indépendance économique des personnes assistées.
Caritas dénonce le manque de volonté politique dans la lutte contrela pauvreté. Partagez-vous cette analyse?
Les données ci-dessus démontrent l’effort considérable de solidarité consenti par notre population. Il faut le dire. Mais, des difficultés subsistent. Cela signifie que l’article 12 de notre Constitution, cité en exergue, n’est pas appliqué avec rigueur.

«Dans un pays de la richesse du nôtre, il est inexcusable que des distributions de nourriture opérées par des initiatives privées soient nécessaires.»joseph deiss
C’est le cas même dans des cantons riches, qui possèderaient les ressources suffisantes pour rendre superflues ces actions d’urgence. Je veux pourtant croire que la générosité populaire dont se targue traditionnellement notre pays et dont Caritas est l’une des expressions concrètes, continuera et résistera aux populismes.
Cet entretien a été mené et retranscrit par Fabrice Boulé.
«Cette formule est inscrite dans notre Constitution depuis la révision totale entrée en vigueur le 1er janvier 2000. Elle est très forte, car le «quiconque» s’adresse à toute personne, indépendamment de sa nationalité, son sexe, sa couleur ou quelque autre critère discriminatoire. Elle définit à la fois un droit légal d’obtenir de l’aide en cas de détresse et souligne le devoir de l’État de protéger les plus faibles de notre société. Avec d’autres principes elle concrétise l’esprit de solidarité et d’ouverture au monde proclamés dans le préambule de notre charte. C’est dans ce contexte que s’inscrit l’action sociale de Caritas.» - Joseph Deiss, ancien conseiller fédéral
Professeur d’économie, Joseph Deiss a été élu au Conseil fédéral en 1999 sous les couleurs du Parti démocrate-chrétien. En 2002, alors qu’il est à la tête du Département fédéral des affaires étrangères, l’adhésion de la Suisse à l’ONU est acceptée en votation. En 2003, il devient ministre de l’Économie. Il a été président de la Confédération en 2004. Il a présidé l’Assemblée générale des Nations Unies de 2010 à 2011.
Photo de couverture: «Les réseaux locaux d’ONG sont irremplaçables», souligne l’ancien conseiller fédéral Joseph Deiss. Grâce au réseau Caritas, ces jeunes Cambodgiens participent à un projet éducatif. © Nicolas Honoré