

Le Parlement autorise la livraison d’armes dans des régions en guerre
L’assouplissement de la Loi sur le matériel de guerre votée par le Parlement peut aboutir à ce que des armes suisses parviennent indirectement dans des pays où les droits humains sont systématiquement bafoués. Cette décision pose problème d’un point de vue éthique et contredit les valeurs fondamentales sur lesquelles la Suisse a bâti sa crédibilité internationale. Les armes ne sont pas des biens neutres : elles prolongent les conflits, aggravent la violence et, au bout du compte, frappent toujours les plus faibles.
Le nombre de conflits armés entre États atteint un niveau historique et la militarisation mondiale augmente considérablement (voir encadré). En 2024, on a enregistré autant de conflits entre États qu'en 1946. 2024 a également été la quatrième année la plus meurtrière depuis 1989, avec environ 129'000 morts, dépassée uniquement par 2021, 2022 et 2023. Les principaux points chauds ont été l'invasion russe en Ukraine et le conflit à Gaza.
La militarisation progresse avec l’augmentation des conflits armés dans le monde. Le rapport annuel de l'Institut de recherche sur la paix d’Oslo (PRIO) a relevé fin 2024 des signes alarmants d’une augmentation des conflits armés dans le monde.
Selon le récent rapport de l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI), les dépenses militaires mondiales ont atteint 2’718 milliards de dollars américains en 2024. Soit 9,4 pour cent de plus qu’en 2023, ce qui représente la plus forte hausse en l’espace d’une année depuis la fin de la guerre froide.
En même temps, l’industrie de l’armement a affiché un chiffre d'affaires record: avec 679 milliards de dollars américains, elle a engrangé en 2024 5,9 pour cent de recettes de plus que l’année précédente, principalement sous l’impulsion des guerres en Ukraine et dans la bande de Gaza.
Cette évolution illustre à quel point l’escalade des conflits est étroitement liée aux investissements croissants dans les armes et les capacités militaires, une tendance qui renforce encore la menace pour la paix et la sécurité dans le monde.
Chaque arme de plus en circulation accroît le danger pour des civils innocents. À côté de la menace directe, des infrastructures aussi essentielles que les installations d’approvisionnement en eau, les réseaux électriques et les systèmes de santé sont délibérément pris pour cibles dans des régions en conflit. Pour la population civile, cela implique plus de souffrance, plus de crises alimentaires et de famine, plus de déplacements forcés et de fuite. Ceux qui, à l’instar de Caritas, travaillent dans les régions en crise voient quotidiennement à quel point la spirale de la violence est destructrice.
Un mécanisme de contrôle vidé de sa substance
La Loi sur le matériel de guerre doit garantir que les armes suisses ne finissent pas dans des pays qui sont le théâtre de graves violations des droits humains ou d’un conflit armé. La déclaration de non-réexportation est un instrument de contrôle central : les pays acheteurs doivent obligatoirement s’engager à ne pas transmettre les armes suisses à des pays tiers.
La révision votée au Parlement revient de fait à vider cet instrument de sa substance : en principe, la réexportation doit désormais être autorisée. Le Conseil fédéral se réserve certes un droit de veto, mais cela revient à remplacer un mécanisme de protection contraignant par un moyen politique en aval. Et donc à priver la Suisse de sa principale garantie contre la transmission d’armes à des parties en conflit.
La Suisse joue avec sa crédibilité
Au fil des décennies, la Suisse a acquis une réputation de médiatrice neutre. Elle a accueilli des pourparlers de paix, défendu les droits humains et les principes humanitaires. Ce rôle ne lui a pas été attribué par hasard : c’est l’expression d’une tradition qui mise sur le dialogue plutôt que sur la violence. La Suisse ne menace pas seulement des vies humaines, mais aussi sa propre crédibilité, si elle se met maintenant à assouplir ses lois au point de permettre que des armes parviennent indirectement dans les régions en crise.
La Suisse doit jouer un rôle précurseur
À travers l'Agenda 2030, la communauté internationale s'est engagée à poursuivre un développement pacifique et durable. La Suisse devrait jouer un rôle précurseur, plutôt que de participer à une dangereuse course à l’armement. Plutôt que de placer les bénéfices de l’industrie de l’armement au-dessus de la vie de personnes innocentes, il vaudrait mieux avoir le courage de promouvoir des options humanistes telles que la diplomatie, la prévention des conflits, la coopération internationale.
La question de savoir si nous voulons préserver notre tradition humanitaire ou la sacrifier à des intérêts économiques à court terme est une décision politique. La Suisse peut et doit montrer l’exemple en optant pour la paix, pour les droits humains, pour un monde dans lequel on résout les conflits par la parole plutôt que de les attiser par les armes. Cette décision reviendra au peuple.
Écrit par Sarah Steinegger, responsable du Service Politique de développement, Caritas Suisse
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Photo de couverture: Destructions dans la ville syrienne d’Alep. © Hasan Belal