Caritas Suisse

Les différentes dimensions de la pauvreté

Le regard de la recherche sur les restrictions dans différents domaines.

On mesure généralement la pauvreté à l’aide d’indicateurs financiers. Cependant, les personnes en situation de pauvreté ont certes trop peu d’argent, mais elles sont aussi limitées sous d’autres aspects. Afin de mettre en évidence ces restrictions, la recherche utilise le concept de pauvreté multidimensionnelle. Nous en présentons ici quatre approches.

L’approche de la capabilité

La capabilité (ou Capability Approach) est l’un des concepts de pauvreté les plus utilisés dans le monde. L’idée centrale de ce concept est que les possibilités de réalisation d’une personne résultent de l’interaction entre ses potentiels individuels et les conditions sociales dans lesquelles elle vit. Le fait qu’une mère trouve un bon emploi en Suisse, par exemple, dépend, non seulement de sa formation et de ses connaissances linguistiques, mais aussi de la situation générale sur le marché du travail, des mesures de politique familiale et de ses représentations sociales du rôle de mère.

Selon le concept de capabilité, une personne est donc pauvre lorsqu’elle n’a pas la possibilité de mener une vie «qu’elle a pu choisir librement, d’une part, et avec de bonnes raisons, et qui ne remet pas en question les bases de son estime de soi d’autre part.» (Sen, Development as Freedom, 2001, trad. Caritas Suisse). Ce qui est important, ce sont les possibilités qui s’offrent à une personne : si quelqu’un ne ressent pas le besoin de se former, c’est un choix. Si quelqu’un en a besoin pour améliorer sa vie, mais n’en a pas la possibilité parce que la formation continue est trop chère et qu’il ne peut pas réduire son taux d’occupation pour une question financière, alors cette personne est touchée par la pauvreté.

La capabilité est une théorie de l’économiste indien et prix Nobel Amartya Sen, développée pour l’ONU par Martha Nussbaum.

L’approche de la pauvreté en termes de conditions de vie

Cette approche considère la pauvreté, non pas comme la seule conséquence d'un manque d’argent, mais aussi comme la conséquence de désavantages dans différents domaines, par exemple en matière de revenu, de formation, de santé, de logement ou de participation sociale. On considère qu’une personne est en situation de privation lorsqu’elle ne dispose pas des ressources nécessaires dans l’un ou plusieurs de ces domaines. Les restrictions dans chacun de ces domaines interagissent et se renforcent mutuellement, ce qui entraîne une dégradation durable des conditions de vie. Les personnes dont le budget est très serré, par exemple, ne pourront pas s’offrir une formation continue, ou elles devront renoncer à une visite chez le médecin pour des raisons financières.

L’approche de la pauvreté en termes de conditions de vie a été développée dans les années 1970 et 1980, d’abord en Allemagne. Il s’agissait de mieux cerner et comprendre les conditions de vie réelles des personnes concernées. Ce concept montre également que, souvent, la pauvreté n’est pas immédiatement perçue comme telle. Par exemple, une personne aux revenus corrects peut se retrouver en difficulté financière à cause de dépenses soudaines pour des traitements médicaux. Même si son budget est statistiquement supérieur au seuil de pauvreté, il peut ne pas être suffisant par rapport aux dépenses. Cette approche met aussi en évidence des situations que l’augmentation des ressources financières ne résoudra pas forcément. Les personnes qui vivent longtemps dans la pauvreté sont plus souvent confrontées à des troubles psychologiques, à l’isolement social ou à des problèmes de santé.

Les dimensions cachées de la pauvreté

Le mouvement international ATD Quart Monde, en collaboration avec l’Université d’Oxford, a mis en évidence les dimensions cachées de la pauvreté dans le cadre d’un projet participatif de recherche, mené sur plusieurs années. Dans six pays, des personnes vivant dans la pauvreté ont collaboré avec des praticiens et des scientifiques pour développer une compréhension multidimensionnelle de la pauvreté.

Les participants ont identifié neuf dimensions de la pauvreté, réparties en trois domaines distincts.

Le premier domaine identifie les privations, et les dimensions plutôt connues de la pauvreté : le manque de travail décent, un revenu insuffisant et précaire et des privations matérielles et sociales.

Le deuxième domaine identifie les dynamiques relationnelles, c’est-à-dire la manière dont les personnes en situation de pauvreté sont traitées par les autres. On y retrouve trois dimensions : la maltraitance sociale, la maltraitance institutionnelle et les contributions non reconnues. Ces manifestations de la pauvreté restent invisibles dans les débats politiques. Or, le manque de reconnaissance, l’exclusion et la discrimination ont un impact profond sur l’estime de soi et la participation sociale des personnes en situation de pauvreté.

Le troisième domaine est le cœur de l’expérience, et identifie le vécu émotionnel et psychique des personnes pauvres. Les personnes en situation de pauvreté font état d’une peur constante, d’une perte de contrôle, de souffrances ainsi que d’une lutte quotidienne pour leur dignité et l’autodétermination. Les trois dimensions identifiées résument ce vécu : la dépossession du pouvoir d’agir (disempowerment), la souffrance dans le corps, l’esprit et le cœur ainsi que le combat et la résistance.

Ces neuf dimensions de la pauvreté sont étroitement liées entre elles, et s’influencent mutuellement. L’impact de la pauvreté sur la vie d’un individu dépend encore d’autres facteurs, tels que le lieu de vie, l’âge, la durée de la situation de pauvreté ou l’identité sociale. Les facteurs environnementaux, tels que le changement climatique, la pollution ou le manque d’infrastructures, peuvent également aggraver la pauvreté. Ce projet de recherche montre clairement comment la pauvreté porte atteinte à la dignité humaine.

Concepts multidimensionnels de la pauvreté vus par la Confédération

Comment la pauvreté est-elle définie?

En collaboration avec l’Oxford Poverty and Human Development Initiative, la Confédération a créé son propre modèle pour élaborer son propre monitoring national de la pauvreté. Il propose une compréhension multidimensionnelle de la pauvreté avec pour noyau l’aspect financier. Il s’agit d’examiner comment la pauvreté monétaire est liée à des restrictions dans les six autres dimensions que sont la formation, le travail rémunéré, la santé, le logement, les relations sociales et la participation politique. Trois indicateurs ont été établis pour chacune de ces six dimensions. Une personne est considérée comme pauvre dans un domaine si l’un de ces indicateurs au moins présente une valeur critique.

Ce concept est un complément à l’indicateur « Privation matérielle et sociale », que l’Office fédéral de la statistique calcule chaque année.

Le constat est clair: la pauvreté monétaire survient rarement seule. La plupart des personnes touchées par la pauvreté monétaire connaissent également des restrictions et des désavantages dans d’autres domaines. Concrètement, près de 85 % des personnes à faible revenu en Suisse vivent dans un ménage qui subit des contraintes ou des restrictions dans au moins l’une des six autres dimensions étudiées.

L’importance du caractère multidimensionnel de la pauvreté pour établir une politique de lutte contre la pauvreté

Il est donc essentiel de considérer la pauvreté dans toutes ses dimensions et d’identifier le manque de possibilités qui en résulte. Une politique de lutte contre la pauvreté ne peut pas se limiter à verser des aides financières. Elle doit agir à plusieurs niveaux, contribuer par exemple à réduire les obstacles à la formation et aux services de santé et à favoriser la participation sociale des personnes disposant de faibles ressources financières. Il s’agit en parallèle de reconnaître et de renforcer les besoins et les potentiels individuels des personnes.

La conception de Caritas de la pauvreté

Selon Caritas, la pauvreté a trois dimensions :

  • Une personne en situation de pauvreté vit dans un ménage dont les revenus ne suffisent pas à lui assurer le minimum vital. Par «minimum vital», nous entendons, d’une part, la couverture des besoins matériels de base, et, d’autre part, la possibilité de participer au moins partiellement à la vie sociale (par exemple que les enfants puissent pratiquer une activité de loisirs).
  • Les personnes en situation de pauvreté vivent dans une situation précaire qui ne se caractérise pas seulement par un manque de ressources financières. Elles logent souvent dans des logements trop petits et bruyants, doivent restreindre leurs besoins en matière de santé, ne peuvent pas suivre une formation professionnelle, n’ont pas d’emploi sûr et se retirent de la vie sociale. La pression financière constante peut également peser sur les relations au sein de la famille.
  • Les personnes touchées par la pauvreté manquent de perspectives d’action et de marge de manœuvre. Un budget serré a des conséquences importantes dans différents domaines de la vie. Par exemple, de nombreuses personnes renoncent à consulter un médecin par manque de moyens, alors qu’elles sont malades. Cela peut conduire à une chronicisation des problèmes de santé. Inversement, les restrictions dans les domaines non monétaires ont un impact sur la capacité des personnes à assurer leur propre subsistance. Souvent, par exemple, les personnes sans diplôme post-obligatoire ne trouvent qu’un emploi précaire avec un faible salaire.