À grands pas vers l’avenir
De nouvelles écoles pour le Népal
 

Reportage de Sabine Schaller (texte) et Ramesh Maskey (photos)
24 avril 2017


Voici deux ans, la terre a tremblé durant 45 secondes au Népal. Assez pour laisser une grande partie du pays en ruines. Depuis, le temps semble s’être arrêté dans le district de Sindhupalchok. Partout des montagnes de décombres, des gens en deuil. Les écoles que Caritas a reconstruites dans le respect des normes antisismiques ramènent une note d’espoir. Tempa et Nirjala par exemple osent à nouveau croire en un avenir meilleur.

 

Tempa rejoint les autres dans la cour de l’école. Les enfants se mettent en rang. La main droite sur le cœur, ils chantent avec ardeur l’hymne national : « Terre de connaissance, de paix, de collines, de Teraï, de montagnes. Notre bien-aimée et indivisible terre patrie, le Népal ». Les vieux haut-parleurs crachent des basses sourdes qui s’accélèrent, portées par le vent sur les montagnes au pied de l’Himalaya.

Aujourd’hui, il n’y a pas cours à l’école principale de Palchok. Les derniers travaux préfigurent une nouvelle ère : installation des tableaux noirs, polissage des poignées de porte. Après le rassemblement du matin, Tempa et quelques autres enfants s’éparpillent pour cueillir des fleurs dans la forêt afin de décorer le préau. D’autres sortent les anciens bancs d’école pour la cérémonie d’inauguration qui aura lieu dans moins de 24 heures. L’excitation est perceptible. Après neuf mois de travaux, il est temps d’emménager dans la nouvelle école. 

 
 
 

Le préau de l’école baigne dans la lumière chaude du soleil matinal. Fraîchement reconstruit, le bâtiment principal arbore un jaune éclatant qui contraste avec le rouge des deux annexes assainies. La nouvelle école, bâtie selon les normes antisismiques au-dessus du village, trône comme une petite forteresse. Tempa se réjouit de pouvoir y étudier. « Je n’arrive pas à décider ce qui me plaît le plus. L’école est simplement magnifique », s’enthousiasme-t-il. Les bâtiments vétustes et les salles de classe sombres appartiennent au passé. Les nouveaux locaux sont clairs et spacieux, le mobilier moderne et la place de jeu étendue. Désormais, les toilettes sont aussi équipées d’une chasse d’eau et la cour agrémentée de deux robinets d’eau fraîche. Personne ne s’attendait à ce que l’école renaisse de ses cendres si peu de temps après avoir été dévastée. 

 
 
 

Pas un jour sans école

C’est arrivé par chance un jour de congé. Lorsque le directeur de l’école de Palchok, Netra Bahadur Bhuyel a senti le sol trembler sous ses pieds le 25 avril 2015 peu avant midi, les idées se sont bousculées dans sa tête. « J’ai pensé à ma famille, à mes amis et aux élèves. » Avec d’autres enseignants, il s’est spontanément rendu à son lieu de travail. Arrivés sur place, ils n’ont trouvé que des décombres. Les bâtiments scolaires bâtis en pierre et en argile n’avaient pas résisté au séisme d’une magnitude de 7,9. « Le bâtiment principal s’était effondré comme un château de cartes et les deux annexes étaient endommagées. Nous avons sauvé ce qui pouvait l’être dans le matériel d’enseignement », témoigne Netra Bahadur Bhuyel.

95 % des maisons, des routes et des écoles détruits, 3100 salles de classe ravagées ou menacées de s’effondrer. Tel est le bilan du séisme dans le district de Sindhupalchok dont la superficie correspond à peu près au canton du Tessin. Sachant que chaque jour sans école est un jour perdu pour l’instruction des enfants, Caritas a commencé les travaux de déblayage tout de suite après le séisme et érigé 200 salles de classe temporaires dans 41 écoles du district – dont deux à Palchok.

« Quand ils sont revenus, les enfants étaient traumatisés et effrayés », déclare le directeur. Les cours ont été suspendus et remplacés pendant cinq jours par un programme spécial très axé sur la danse et les chants. « Ça nous a aidés », explique Netra Bahadur Bhuyel, encore très affecté par la mort de deux élèves. La situation s’est entre-temps un peu normalisée. Les élèves ont moins peur, depuis qu’ils ont appris à mieux se protéger en cas de catastrophe naturelle. »

 

Des chèvres ou une maison

Un hameau de la commune de Duwachaur. L’air est doux. Mais dans quelques semaines, quand le soleil aura déployé toute sa vigueur, la chaleur cognera à nouveau sur les baraques en tôle ondulée, après le froid de l’hiver. Tempa habite avec sa grand-mère Budhu Tamang dans une hutte sommairement aménagée : un petit coin pour le feu, un lit, pas de table, ni de chaise. Leur nouvelle vie n’est que rafistolage et il n’est pas resté grand-chose de l’ancienne : ici et là, une antenne parabolique sur le toit d’un voisin rappelle qu’il fut un temps, avant l’apparition des quartiers de baraques en tôle ondulée, où la plupart des familles habitaient des maisons de plusieurs étages équipées d’une télévision.

 
 

La grand-mère ne sait pas si et quand ils pourront reconstruire leur maison et retrouver un semblant de normalité. Le gouvernement lui a versé la première tranche pour la reconstruction. Mais au lieu de faire bâtir de nouvelles fondations, elle a décidé d’investir les 50 000 roupies népalaises (500 francs) dans l’achat de chèvres, une dépense qui lui a semblé plus urgente à l’époque. 

 

Tout pour son petit-fils

Cette femme de 66 ans revient justement de son travail dans les champs. Les cheveux attachés par un foulard, elle a le visage très ridé et les ongles noirs de terre. Quand on l’interroge sur le tremblement de terre, elle cherche ses mots et se pose les mains sur les oreilles, comme pour ne pas laisser revenir à elle le bruit des murs qui s’effondrent. Sa belle-fille, la mère de Tempa, est morte lors du tremblement de terre. Le père s’est remarié et il est parti à Katmandou avec sa nouvelle femme. Depuis, c’est elle qui s’occupe de son petit-fils et qui trime encore plus dur pour lui permettre d’aller à l’école. Mais ses revenus ne suffisent pas toujours à couvrir les coûts de l’uniforme scolaire, du matériel scolaire et des taxes d’examen. « Alors, les oncles de Tempa nous aident », déclare la frêle petite dame.

 
 
 

Chaque matin, Tempa prépare son cartable rouge et se rend à l’école à une vingtaine de minutes à pied à travers la forêt et les champs en terrasses : « L’anglais est ma branche préférée. » Ce garçon de 15 ans aimerait devenir artiste : « J’aime peindre et dessiner. » Une certaine tristesse passe dans ses yeux, puis son regard s’éteint, comme englouti par les privations de toute une vie. 

 
 

Tempa – un exemple pour d’autres

Beaucoup d’enfants du quartier de Tempa ne vont pas à l’école ou interrompent prématurément leur scolarité. L’absence de perspectives a un effet paralysant. « Elle incite certains adultes à vivre au jour le jour, à jouer aux cartes, à s’adonner à l’alcool et à ne pas se soucier d’envoyer les enfants à l’école », déclare le directeur. Cet ancien élève de l’école de Palchok qui a payé ses frais de scolarité avec des jobs occasionnels après la mort inattendue de son père sait à quel point l’instruction peut changer la vie. Il n’a pas ménagé sa peine pour en convaincre aussi la famille de Tempa. Ses efforts ont porté leurs fruits. « Tempa est discipliné à l’école. S’il continue ainsi, il peut devenir quelqu’un », déclare le directeur en espérant que d’autres enfants du hameau suivront cet exemple.

 


Un défi pour l’homme et la machine

La reconstruction des écoles dans des villages de montagne aussi retirés que Palchok est un tour de force. Il faut acheminer beaucoup de matériel et il n’y a pas de chemin de fer. La route est le seul moyen d’accès à Palchok. Deux cents petits camions chargés de sable, de gravier, de bois et de ciment gravissent la montagne. Depuis le chef-lieu de district Melamchi, ils avancent au pas, centimètre par centimètre, par une route non goudronnée avec des nids de poules et des crevasses. C’est toujours une course contre la montre ; dès l’arrivée de la mousson en juin, la pluie transforme les routes poussiéreuses en un toboggan savonneux et le village est coupé du monde jusqu’à fin septembre.

La topographie a aussi placé les ingénieurs face à de grands défis. C’est la nature qui détermine le terrain de construction : une petite plateforme située au-dessus du village, juste derrière un rocher boisé qui se dresse à pic. « Nous devons travailler avec des moyens limités et en tirer le meilleur parti possible », explique l’ingénieur de Caritas, Thakur Tapa.

 
 

De la structure provisoire au bâtiment définitif

Depuis la cour de l’école de Palchok, la vue plonge sur les champs de blé, de maïs et de millet en terrasses. Les toits d’un autre quartier de baraques en tôle ondulée scintillent au loin à Jyotibhanjyang. C’est là que vit Nirjala. 

 

Debout déjà depuis cinq heures, l’adolescente de 13 ans a nettoyé la maison et suivi comme chaque matin les classes supplémentaires à 6h45. Quand elle revient de l’école, sa grand-mère l’attend pour manger. Toutes deux ont eu de la chance le 25 avril 2015. Nirjala, qui avait joué à l’école avec ses copines comme souvent le samedi, a pu sortir à temps. Quant à la grand-mère qui était à table, elle a été libérée des décombres de sa maison par son petit-fils au bout de quatre heures. Ils en ont été quittes pour une grosse frayeur. Accompagnée tout de même de lourdes pertes : finie leur vie plus ou moins confortable dans une belle maison. Dans leur nouveau foyer en tôle ondulée, l’espace est exigu, chaque centimètre exploité. Les lits sont serrés dans un coin, dans l’autre la cuisinière à gaz, le reste de la paroi supporte des étagères garnies de corbeilles à maïs. D’autres provisions sont empilées derrière un rideau. « Comme nous n’avons nulle part où suspendre les habits, les enfants ne sont pas toujours convenablement vêtus », déplore la grand-mère. La vie dans la structure provisoire n’apporte que des déceptions et la famille ne se sent pas en sécurité. « L’eau pénètre de partout, les souris détruisent les victuailles et, récemment, un serpent s’est même aventuré devant notre maison. »

 
 

Nirjala est en train de rincer la vaisselle. L’eau provient d’une grande cuve qu’il faut remplir chaque jour. « Je n’ai pas la force de transporter plus de cinq litres à la fois. C’est pourquoi je dois faire plusieurs trajets », explique la grand-mère avec un regard à Nirjala. « Heureusement que ma petite-fille m’aide pour le ménage, à côté de tout son travail pour l’école. Je suis si fière d’elle. » L’adolescente s’est retirée dans la maison. Elle se dépêche de finir ses devoirs  – un des lits lui tient lieu de bureau –  avant le début des cours normaux.

 

Nirjala veut devenir médecin

Par chance, elle n’habite qu’à quelques minutes à pied de l’école. Nirjala se cherche une place sur l’un des bancs. Le cours de sciences naturelles tourne aujourd’hui autour du thème du sel. Nirjala et ses camarades lisent un texte à haute voix. Les parois sont minces. Leurs voix se mêlent à l’écho assourdi de celles des classes voisines et les camions qui circulent sur la route en terre un peu en-dessus de l’école provoquent sans cesse de petites coulées de poussière le long des murs de la classe. « C’est parfois assez difficile de se concentrer dans ces conditions », reconnaît Nirjala. 

 

Mais à Jyotibhanjyang aussi, le manque de place, l’extrême chaleur en été, le froid en hiver, les tables poussiéreuses et le clapotement de la tôle ondulée sous les rafales de vent appartiendront bientôt au passé. Les salles de classe provisoires seront bientôt évacuées et l’école reconstruite par Caritas remise à la commune. Nirjala se réjouit énormément. « Après le tremblement de terre, je doutais que l’école soit un jour reconstruite. Quand j’ai entendu parler du projet de Caritas, j’ai été folle de joie », déclare l’adolescente de 13 ans qui a noué ses longs cheveux en deux queues de cheval. 

 

Cette fille aux yeux attentifs, éveillés, sait bien ce qu’elle se veut. « Devenir médecin et aider les gens de la commune qui n’ont pas accès aux soins médicaux. » Elle travaille dur à la réalisation de son rêve et la famille la soutient comme elle peut. Mais ce n’est pas facile. Comme Tempa, Nirjala grandit sans son père. Ce dernier a quitté la famille quand elle avait 9 ans. Tandis que la grand-mère s’occupe de Nirjala et de ses trois frères et sœurs, la mère tient la ferme familiale et cultive les champs. La famille n’a pas de revenu fixe et la formation de médecin coûte cher. C’est pourquoi la grand-mère envisage l’avenir avec un espoir tempéré. « Je me demande parfois si nous y arriverons. »

 

Un nouveau départ

Il y a un avant et un après tremblement de terre au Népal. Les habitants ont beaucoup perdu, des êtres chers, des biens et leur confiance. La douleur est encore profondément enracinée. Comment les souvenirs pourraient-ils s’estomper, quand les débris, les toits effondrés et les abris provisoires les maintiennent éveillés. À certains endroits, on dirait que la terre vient de trembler. Le Népal met du temps à se relever des décombres et à remonter la pente. 

 

Les écoles reconstruites par Caritas sont un premier pas vers le retour à une vie normale. D’ici fin 2018, Caritas prévoit de reconstruire selon les normes antisismiques 36 écoles bien conçues et adaptées aux enfants dans le district de Sindhupalchok. Elle bénéficie pour ce faire du soutien de la Chaîne du Bonheur. Helvetas assure l’approvisionnement en eau.

Les écoles sont les fondations sur lesquelles la jeunesse du Népal peut bâtir son avenir. Nirjala trouvera à Jyotibhanjyang les meilleures conditions pour réaliser ses ambitions professionnelles. Et elle sait qu’elle sera en sécurité à l’école, si la terre devait à nouveau trembler.
 

 
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