Inside Caritas avec Hugo Fasel, directeur de Caritas Suisse

« La pauvreté est synonyme d’exclusion »

Douze années durant, Hugo Fasel a marqué Caritas Suisse de son empreinte. La fonction de directeur de Caritas est une tâche fascinante «au cœur de la tourmente», déclare-t-il dans cet entretien à l’occasion de son départ. Un entretien centré sur le bouleversement en profondeur que la société vit en ce moment en Suisse et dans le monde.

 

Beaucoup de monde, y compris dans la classe politique, estime qu’il n’y a pas de pauvreté en Suisse, pays prospère. Comment réagissez-vous à cela ?

La pauvreté en Suisse est une réalité. Elle est mesurée par l'Office fédéral de la statistique. Quand on est proche des gens, on ne peut pas l’ignorer. La pauvreté sera le défi majeur de la politique sociale de la Suisse pour les années à venir. Les changements rapides vont reléguer de plus en plus de personnes en marge de la société.

À Genève, des milliers de personnes ont fait la queue pendant des heures au printemps pour un sac de nourriture. Ces images ont choqué. Quelle est la portée du changement social provoqué par la crise du coronavirus ?

Ces images montrent sans détour que certaines personnes n'ont pas les moyens de se payer des biens d’usage courant. Mais elles ne décrivent qu'une petite partie des répercussions du coronavirus. Ce que nous vivons en ce moment va beaucoup plus loin : des familles qui parvenaient tout juste à garder la tête hors de l'eau en exerçant un deuxième emploi le soir ou le week-end ont maintenant perdu leur revenu d’appoint.

Cette situation va encore s’aggraver ces deux prochaines années

Les personnes qui perçoivent des indemnités de chômage partiel perdent par conséquent 20 % de leurs revenus. Pour l’instant, elles essaient encore de se débrouiller avec l’argent qu’elles ont péniblement économisé. Cela laisse présager une aggravation de la situation au cours des deux prochaines années : le chômage va continuer à augmenter, de même que le nombre de personnes endettées qui finiront par s’adresser à l’aide sociale.

Dans l’émission « La Matinale » sur RTS La 1ère, vous avez récemment déclaré que dans la crise du coronavirus, la classe politique a tout simplement oublié les personnes en situation de pauvreté. Que manque-t-il dans le train de mesures d'aide alloué par le Conseil fédéral ?

Dès le mois d'avril, nous avons appelé les autorités fédérales à soutenir par des paiements directs les familles et les personnes dont les revenus se sont effondrés. Nous avons demandé pour ce faire un milliard de francs, ce qui n’est pas énorme par rapport aux plus de 30 milliards engagés pour faire face à la crise du coronavirus. Il est effrayant de constater que les personnes en situation de pauvreté et surtout celles vivant au seuil de pauvreté figurent une fois de plus parmi les oubliés. Le problème n’est reconnu que lorsqu’elles se retrouvent à l’aide sociale, stigmatisées et dépouillées de toutes leurs économies. Cela montre à quel point une grande partie de la classe politique est éloignée des réalités sociales de la Suisse.

Une crise financière secouait le monde quand vous avez pris la direction de Caritas Suisse en 2008. Peu après, Caritas a appelé à réduire de moitié la pauvreté en Suisse d’ici 2020. Nous sommes très loin de cet objectif. Qu’est-ce qui est allé de travers ?

Avec la campagne de Caritas « Réduisons de moitié la pauvreté », nous avons réussi à faire parler de la pauvreté et à ancrer le thème dans les médias. Ça a été un grand succès. À partir de là, il est maintenant possible d’aborder systématiquement le sujet et de développer des instruments politiques visant à réduire la pauvreté. Notamment les prestations complémentaires pour les familles, des salaires qui assurent la subsistance, la promotion précoce, l'intégration et la formation continue, pour ne citer que quelques approches. Sur le plan politique, la pauvreté est un thème transversal qui touche plusieurs domaines. C’est ce qui fait qu’une partie de la classe politique tente encore de l’occulter et de la reléguer au rang de problème individuel.

Caritas Suisse combat la pauvreté dans le monde. Si les uns estiment qu'on ferait mieux d’apporter de l’aide dans notre pays, d'autres sont d'avis qu’il n’y a de véritable pauvreté que dans le Sud. Comment conciliez-vous ces deux points de vue ?

La pauvreté ne connaît pas de frontières géographiques. Elle est mondiale. La pauvreté se définit toujours en relation aux autres et à l'environnement dans lequel on évolue. C’est pourquoi elle peut prendre des formes très diverses : la pauvreté en Suisse n’est pas la même qu’en Haïti, au Mali, au Cambodge, en Russie ou aux États-Unis. Mais ses conséquences sont toujours les mêmes, à savoir une exclusion de la société, une absence de perspectives et une impossibilité d’évoluer. Dans beaucoup de pays, la pauvreté implique aussi la faim. La faim dans le monde progresse en ce moment.

 

Quelles sont les rencontres qui vous ont marqué lors de vos voyages dans les pays pauvres ?

J’éprouve toujours une certaine retenue à en parler, car cela pourrait être perçu comme du romantisme kitsch. Pourtant, quand un homme de 50 ans, qui a fui la Syrie pour se retrouver dans une tente au Liban, me serre dans ses bras et me dit juste : « Ne nous oubliez pas ! », j’en suis profondément touché. Comme je me sens concerné quand je rencontre au Tchad une femme qui me dit que son enfant souffre d'une maladie facile à traiter, mais qu'elle n'a pas les moyens de l’emmener chez le médecin. Cela m’attriste et m’incite à mobiliser tout mon engagement. Quand je constate partout dans le monde que les femmes n’ont pas leur mot à dire et ne peuvent pas aller à l'école, juste parce qu'elles sont des femmes, ça me révolte.

Il y a un thème sur lequel vous avez toujours mis l'accent depuis votre entrée en fonction à la tête de Caritas : le changement climatique. En quoi Caritas peut-elle agir face à ce problème ?

Dans le fond, la question du climat n'est pas compliquée. C’est une question de justice. En réchauffant le climat par nos émissions de CO2, nous précipitons les populations du Sud dans la pauvreté et la faim. Il s'agit d’une responsabilité causale. Ceux qui produisent du CO2 doivent payer. Réduire les émissions de CO2 jusqu’à ce que notre économie et notre comportement n’aient aucun impact sur le climat n’a rien d’impossible. Ce n'est qu'une question de volonté. À cet égard, la politique est à la traîne par rapport à la société. Les jeunes pour l’action climatique et le mouvement qu’ils ont fédéré sont tout simplement grandioses.

Vous n'avez jamais hésité à prendre clairement position sur des sujets politiques. Quelles ont été les réactions des donatrices et donateurs ?

Ma grande joie des douze dernières années a été de constater que les donatrices et donateurs comprennent très bien le lien entre les projets et la politique. Les lettres de protestation au sujet de notre engagement politique se comptent sur les doigts d'une main, alors que celles qui réclament plus de politique, d'explication et d'analyse remplissent des armoires, pour le dire de façon imagée.

Quel message transmettez-vous à votre successeur Peter Marbet ?

Je peux lui garantir que la tâche qui l'attend est l'une les plus passionnantes de cette époque : il s’agit d’une mission variée, fascinante, qui suscite un écho, au cœur de la tourmente.

Propos recueillis par Stefan Gribi

Photo du haut (c) Nicolas Brodard
Photo du bas : Hugo Fasel s'est rendu dans une école de Beyrouth, où Caritas soutient des enfants réfugiés syriens et des enfants libanais défavorisés.

 

    

 

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