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Programme en dix points pour une coopération au développement

Une interview de Hugo Fasel, directeur de Caritas Suisse

 

«Perspectives de l’aide au développement » – c’est le titre du nouvel almanach Politique du développement de Caritas Suisse.  Pourquoi Caritas Suisse se penche-t-elle sur ce thème précisément maintenant ?
Le Conseil fédéral élabore actuellement le message concernant la coopération au développement prévue pour les années 2017 à 2020. Le nouveau Parlement débattra de ce sujet d’ici mi-2016. D’importantes orientations se profilent. Caritas Suisse a défini un programme en dix points, se basant sur ses expériences dans la coopération internationale. Elle s’en servira pour évaluer le message du Conseil fédéral et les décisions du Parlement. Mais ce programme nous permettra également d’évaluer leur application par la Direction du développement et de la coopération (DDC) et le Secrétariat d’État à l’économie (SECO) au cours des quatre prochaines années.


Quels sont, du point de vue de Caritas Suisse, les défis centraux auxquels la coopération au développement devra faire face au cours des quatre prochaines années ?
Nous sommes d’avis que trois faits ou options fondamentales doivent caractériser la réflexion, la politique et les contenus de la coopération au développement. Il s’agit de la lutte contre la pauvreté et la faim, l’augmentation des conflits régionaux et l’évidence que les changements climatiques frapperont très durement les plus pauvres.


La lutte contre la pauvreté et la faim n’est pas un thème nouveau. Y a-t-il eu dans ce domaine des modifications qui ont concerné particulièrement la mise en place de la politique de développement de la Suisse ?
L’écart entre l’aisance des pays du Nord et de ceux du Sud est énorme. En ce qui concerne la Suisse, cet écart est frappant : notre pays de huit millions d’habitants dispose d’un produit national brut annuel de 650 milliards de francs. C’est un excellent résultat ! Les 30 pays les plus pauvres du monde, dans lesquels vivent 800 millions de personnes, doivent se partager ce même produit national brut. Autrement dit : nous avons 100 fois plus que les personnes des 30 pays les plus pauvres. 

L’évidence d’un tel écart soulève des questions fondamentales et décisives. Elles concernent les chances de se développer, manifestement inégales, qui s’offrent au Nord et au Sud. Elles touchent également à la fragilité et à l’instabilité des pays du Sud. Elles se réfèrent à des aspects de la justice de la distribution globale, à la migration et, finalement, à la répartition inégale des pouvoirs politiques. Par son message sur la coopération internationale, la Suisse se doit de répondre à ces questions et d’ouvrir des perspectives à ces défis.


Le nombre de conflits régionaux augmente dans le monde. Pourquoi, selon vous, ces conflits doivent être davantage pris en considération dans le cadre de la coopération au développement?
Le nombre de guerres internes a beaucoup augmenté depuis la fin du monde bipolaire, en particulier au cours des dix dernières années. Des luttes violentes se répandent également dans les États fragiles; certes, elles n’atteignent pas les dimensions d’une guerre, mais il s’agit toujours de conflits belliqueux. Finalement, ces heurts régionaux et les actes de guerre acquièrent une grande importance également pour la Suisse, comme l’a montré l’exemple des guerres en Lybie et en Syrie. L’instabilité politique de ces pays nous concerne aussi, entre autres par l’effet de l’exil et de la migration.

La coopération au développement apporte une contribution concrète au maintien de la paix parce qu’elle présente des perspectives pour sortir de la pauvreté et apporte une réponse concrète à une question urgente et source de conflits, à savoir la raréfaction des ressources (eau et terres).


Le changement climatique touche avant tout les plus pauvres, et Caritas s’efforce dans son travail de prévenir, de combattre et d’atténuer la pauvreté. Pour quelle raison toutefois la Suisse doit-elle considérer le changement climatique précisément comme un élément central de sa politique de développement ?
Les changements climatiques comptent parmi les modifications fondamentales récentes de la coopération au développement. Les pays du Sud en sont plus durement frappés que ceux du Nord. Cela, malgré l’évidence que ce ne sont pas les pays en développement qui les ont causés. Les pays industrialisés ont « externalisé » une grande partie des coûts des changements climatiques. C’est leur devoir de responsables d’en prendre en charge les conséquences.


De nombreuses personnes considèrent que la coopération au développement correspond à une aide concrète pour les personnes qui ont faim en Afrique ou à la reconstruction de maisons après un séisme par exemple. 
Cette image est-elle encore valable ?
La coopération au développement comprend bien évidemment la soutien aux pays les moins développés ainsi que l’aide en cas de catastrophe et de crise. Mais la coopération au développement d’aujourd’hui a dépassé ce cadre de travail et d’action.  Elle ne se contente plus depuis longtemps d’assister les populations affamées d’Afrique ou d’Asie ni d’intervenir en cas de catastrophe. Ce cliché doit disparaitre, et la Confédération et les oeuvres d’entraide ont le devoir d’informer à ce sujet. La coopération au développement comprend également la coopération avec les pays d’Orient dits en transition, les mesures de politique économique et commerciale du Secrétariat d’État à l’économie (SECO), la promotion de la paix et de la sécurité humaine par la Division Sécurité humaine du DFAE, l’élaboration des questions climatiques par l’Office fédéral de l’environnement (OFEV), au sein du Département fédéral de l’environnement, des transports, de l’énergie et de la communication (DETEC), ainsi que la garantie de l’asile aux personnes menacées, sous la direction du Secrétariat d’État aux migrations (SEM).

Un nouveau défi s’y ajoute : l’application des Objectifs de développement durable (ODD) qui doivent être adoptés par l’Assemblée générale de l’ONU en septembre, pour remplacer les Objectifs du Millénaire. Les ODD ne concernent plus uniquement les pays du Sud, mais aussi ceux du Nord. Les objectifs de développement deviennent également des objectifs de politique intérieure.


La liste de ces différents domaines d’action ne permet pas seulement de mettre en évidence l’étendue des tâches de la coopération au développement actuelle. Elle permet aussi de rendre visible la répartition de ces tâches entre différents départements et offices de la Confédération. 
Est-il encore possible finalement de maîtriser cette complexité?
Mettre en place et garantir la cohérence est effectivement un gros défi pour la Suisse. Par le passé et jusqu’à aujourd’hui, nous n’avons pas relevé ce défi de manière convaincante ; c’est ce qu’indiquent les évaluations du comité des politiques du développement de l’OCDE. Cela devra changer à l’avenir.

Mais je suis confiant, cela réussira. C’est une question de volonté.


Quelles sont les questions clés auxquelles le Conseil fédéral doit répondre en premier lieu dans son message sur la coopération au développement ?
Eu égard à la variété des domaines d’action et face à ces défis essentiels, Caritas est d’avis que la politique fédérale devra répondre à trois questions fondamentales.

Premièrement : la coopération au développement décide des valeurs selon lesquelles notre pays s’oriente dans ses relations avec le monde. Autrement dit : quelle valeur accordons-nous concrètement et pratiquement à la solidarité et aux droits de l’homme ?
Deuxièmement : la coopération au développement décide de la manière dont la Suisse s’intéresse au monde. La communauté internationale se résume-t-elle pour nous à la somme des marchés financiers et d’exportation possibles que notre économie devrait rallier? Ou est-elle plus que cela?

Troisièmement : la coopération au développement décide de la manière dont notre pays participe à la résolution de problèmes globaux : avec réserve et sur la défensive ou de manière engagée et offensive. Il s’agit des questions fondamentales de la santé, de la sécurité humaine, du climat et de la migration. Souhaitons-nous répondre à ces questions en cherchant des solutions ou voulons-nous les rejeter ?

Ce sont, selon nous, les questions centrales auxquelles le Conseil fédéral devra apporter une réponse.

 

Les revendications de Caritas au Conseil fédéral et au Parlement :

Caritas est d’avis que le message du Conseil fédéral pour la coopération au développement 2020 devra satisfaire les aspects essentiels suivants :

a) Le Conseil fédéral et le Parlement doivent prendre un engagement contraignant en faveur de la solidarité et des droits de l’homme
Le message du Conseil fédéral sur la coopération au développement doit donner un signal politique clair en faveur de la solidarité et des droits de l’homme. À une époque où les acteurs politiques clament la fermeture et l’isolement et où la libre circulation des personnes entre la Suisse et l’Union européenne (UE) domine l’agenda politique, il faut affirmer clairement et distinctement la nécessité de la solidarité de la Suisse envers les pays considérés comme moins développés, les pays les plus pauvres. Nous attendons du Conseil fédéral et du Parlement une position qui contraste clairement avec la politique extérieure centrée sur l’UE.


b) Les moyens en faveur de la coopération au développement doivent se monter à 1% du produit national brut ; c’est approprié pour la Suisse
L’acte de solidarité en faveur des pays du Sud doit être accompagné par un engagement financier fort. Nous demandons que les moyens à disposition de la coopération au développement augmentent à raison de 1% du produit national brut.

Nous voyons trois raisons à cela : la Suisse se trouve au sommet des pays les plus riches du monde. Elle se doit donc d’occuper une place au sommet de la coopération au développement. Le développement économique de ces dernières années a été excellent : la Suisse peut dès lors se permettre un meilleur engagement. Deuxièmement : l’industrie d’exportation suisse profite énormément des marchés croissants du Sud. L’équilibre économique exige que nous soutenions activement le développement de ces pays, au lieu de les utiliser comme de simples marchés d’exportation. En troisième lieu : nous avons notre part de responsabilité dans le changement climatique ; les pays en développement ont donc droit à des compensations pour surmonter les énormes conséquences de ce changement.


c) La cohérence entre la coopération au développement et les autres domaines politiques doit être améliorée
Les différentes politiques de la Suisse coïncident souvent assez peu avec la coopération au développement. Il y a de nombreux exemples à cela : la Suisse s’isole dans son marché agricole tout en réclamant l’ouverture des marchés mondiaux lorsqu’il s’agit de ses propres denrées. La Suisse héberge toujours l’argent de dictateurs. La Suisse est devenue le refuge des entreprises exploitant les matières premières et qui bafouent lamentablement les standards minimaux écologiques et sociaux.

Nous exigeons dès lors que les messages relatifs à chaque domaine politique indiquent explicitement les effets des décisions politiques sur les pays du Sud. La DDC acquiert ainsi une fonction de leader. Elle doit se prononcer de manière plus conséquente sur les effets supportés par le Sud. La DDC doit assumer une responsabilité politique en faveur des plus pauvres.


d) Le Conseil fédéral et le Parlement ne doivent pas détourner le budget de la DDC vers d’autres tâches : cela signifierait abuser de la coopération au développement
Caritas s’oppose clairement aux récentes tendances politiques qui veulent financer les obligations de chaque département vis-à-vis du Sud par le budget de la DDC. Revenons aux questions environnementale et climatique : les ODD de l’ONU, qui remplacent ou poursuivent depuis 2015 les Objectifs du Millénaire, prévoient aussi la protection des biens publics dans le domaine de l’environnement. Les pays industrialisés du Nord ont grandement contribué à gaspiller ces biens. C’est désormais leur obligation d’y remédier. Cependant, ces investissements supplémentaires ne doivent pas se faire sur le dos du travail habituel de la coopération au développement. Ils font partie d’une politique extérieure globale à comprendre comme une « politique intérieure mondiale ». Il est consternant que la Suisse (en conformité avec l’OCDE) inclue ses dépenses dans le domaine de l’asile dans la coopération au développement. Cela ne doit plus se reproduire dans l’application des ODD.


e) Par le passé, la Direction du développement et de la coopération a insuffisamment accompli son travail d’information ; cela devra changer
Dans chaque pays démocratique, l’État reçoit l’importante tâche de transmettre les informations. De cette manière, la population est renseignée quant aux développements importants et socialement pertinents. Les pouvoirs publics investissent chaque année des millions de francs dans des campagnes d’information portant sur des sujets tels que la santé, l’agriculture, la prévoyance sociale et la sécurité. En même temps des lobbys divulguent systématiquement leur information et leur point de vue sur des processus de décisions politiques.

Une bonne politique démocratique n’est possible que si les citoyens possèdent des connaissances objectives. Le savoir du public quant à la situation et aux défis des pays du Sud est pourtant moindre, voire inexistant. La coopération au développement nécessite une information urgente dans son propre pays. Par le passé, la DDC a insuffisamment accompli cette tâche. Le nouveau message du Conseil fédéral doit prévoir les moyens financiers et institutionnels nécessaires à un travail d’information solide quant aux réalités du Sud.


f) L’approche interdépartementale vaut également pour la diplomatie ; sa tâche ne doit pas être vouée uniquement à l’économie extérieure
Le Conseil fédéral insiste toujours sur l’approche interdépartementale. Le gouvernement se réfère par cela à la nécessité d’une meilleure collaboration entre les différentes unités de l’administration fédérale, en parlant par exemple de la coopération entre le SECO et la DDC ou d’une meilleure intégration de la DDC dans le Département fédéral des affaires étrangères. Nous estimons que ce principe ne doit pas signifier une plus forte intégration de la politique du développement dans la politique extérieure pour détourner des fonds du budget de la coopération au développement vers d’autres tâches, à savoir des intérêts de politique ou d’économie extérieures. La politique extérieure, en particulier la diplomatie suisse, doit exercer une politique active en faveur de la coopération au développement et de l’aide humanitaire, de manière plus étendue et plus décisive que par le passé. En bref : la diplomatie suisse doit s’engager autant en faveur des enjeux humanitaires qu’elle ne le fait, à juste titre, pour les intérêts économiques.

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