Liban : toute la population sombre dans la pauvreté

Interview de Sarah Omrane, responsable de programme au Liban pour Caritas Suisse - Service de presse 03/2022

La situation est catastrophique au Liban. Le gouvernement est dépassé par l’ampleur des défis, la population manque de tout. Les salaires — pour peu qu’on ait même un salaire — perdent chaque jour un peu plus de valeur à cause de l’inflation, le prix des denrées alimentaires explose, on ne trouve plus de médicaments, l’électricité ne fonctionne que quelques heures par jour

Sarah Omrane, de Caritas Suisse au Liban, répond à six questions.

Sarah Omrane, comment décririez-vous la situation au Liban, votre pays, aujourd’hui ? 

Le Liban se trouve pris dans l’une des plus grandes crises financière, économique et politique de son histoire, qui résulte de toute une série d’événements survenus ces dernières années. En 2019, tout le secteur bancaire s’est littéralement effondré lorsque le taux de change de la livre libanaise, fixe depuis 1997, a été découplé du dollar américain. Depuis lors, la livre a perdu 90 % de sa valeur. Le salaire minimum vaut aujourd’hui moins du dixième de ce qu’il valait avant la crise. De nombreux restaurants et cafés ont dû fermer, des milliers de personnes ont perdu leur emploi. Rares sont celles — enseignants, ouvriers ou encore personnel du système de santé — qui ont encore un revenu stable. Ils et elles sont payés en livres libanaises, devise qui perd chaque jour de sa valeur. Le taux de chômage explose.

La pandémie a encore aggravé la situation. Aujourd’hui, 78 % des Libanaises et Libanais vivent au-dessous du seuil de pauvreté. 89 % des nouveaux arrivants — Syriens ou Palestiniens, travailleurs étrangers — vivent même dans une extrême pauvreté. La plupart des gens ne peuvent plus se payer les biens de première nécessité et les denrées alimentaires de base, devenus hors de prix. Le gouvernement a supprimé toutes les subventions notamment pour le blé, l’essence, les médicaments. Les familles doivent prendre des mesures draconiennes, réduire leurs dépenses au strict minimum : les enfants ne vont plus à l’école, on n’achète plus les médicaments pour les malades chroniques, on diffère les opérations. 

Qu’est-ce qui a encore aggravé la situation ?

Le pays n’a pas assez de réserves en dollars, et on manque de tout, notamment de carburant. Les gens ne peuvent donc pas se rendre au travail ni chauffer leur logement. Le gouvernement assure l’approvisionnement en électricité deux à six heures par jour. Beaucoup de personnes ont donc leur générateur privé. Mais avec le carburant, cher, elles ne peuvent pas le faire fonctionner. Ce problème énergétique touche tout le monde : les personnes privées, les entreprises, le secteur public, le secteur de la santé. Ce dernier est au bord de l’effondrement. Les assurances sociales, qui endossaient entre 80 à 85 % des coûts auparavant, n’en couvrent plus que 10 %. Un grand nombre de personnes n’ont tout simplement plus accès aux soins. 

Le gouvernement est totalement dépassé par la complexité des défis à relever. Il n’a pas encore été possible de présenter au Fonds monétaire international un plan qu’il pourrait approuver pour soutenir le pays et ses habitants. La plupart des services publics n’existent plus. Sans surprise, la criminalité, vols et cambriolages, augmente partout. Les tensions se multiplient entre les différents groupes de population. Les gens ne se sentent plus en sécurité.

Quels sont les effets à long terme de l’explosion dans le port de Beyrouth ?

Beyrouth était auparavant l’une des régions du Liban où le niveau de vie était le plus élevé, et un centre économique. C’est là que se trouvaient la plupart des magasins, des banques, des écoles et des hôpitaux. La capitale et le pays tout entier, avec sa position centrale, ses beaux paysages et son confort, attiraient touristes et hommes d’affaires du monde entier. 
L’explosion a littéralement détruit tout cela. Il faudra des années pour remettre en état les bâtiments et les routes. Plus grave encore, les conséquences de l’explosion sur le psychisme de la population sont presque plus importantes que les pertes financières. Beaucoup souffrent psychiquement. Des milliers de personnes ont quitté le pays. Celles et ceux qui sont restés ne peuvent se détacher de la catastrophe. Déjà fatigués, déçus, frustrés et épuisés, ils souffrent désormais aussi de stress post-traumatique et sont effrayés par le moindre bruit.

Que fait Caritas pour aider ? Peut-elle soulager cette détresse ?

Caritas fournit une aide d’urgence immédiate et une aide à plus long terme. Par des paiements en espèces, elle aide les familles particulièrement vulnérables à couvrir leurs besoins de base et — en partie — à payer les frais d’hospitalisation. Elle fournit aussi des conseils psychologiques. De plus, Caritas crée des sources de revenus en proposant aux familles les plus pauvres des emplois rémunérés. Les jeunes doivent avoir accès au marché du travail. Pour ce faire, Caritas propose un paquet adapté à chacun : formations, stages rémunérés et des exercices de compétences comportementales (soft skills).

Comment Caritas prévient-elle le ressentiment entre la population libanaise et les réfugiés syriens ?

Près de 90 % des 1,5 million de réfugiés vivent dans une extrême pauvreté. Les familles libanaises perdent pied, elles aussi. Ces deux groupes de population ont donc besoin d’aide. Caritas s’assure que toutes et tous accèdent aux projets et services mis en place qui s’orientent sur les besoins concrets des groupes cibles. De plus, Caritas communique de manière claire et transparente avec toutes et tous, et ses projets respectent les normes humanitaires de base.

Ressentez-vous déjà les conséquences de la guerre en Ukraine ?

Le Liban est dépendant du blé importé. 66 % de celui-ci provient d’Ukraine, 12 % de Russie. Il y a quelques jours, le pain a été rationné et son prix a augmenté de 20 % en quelques jours. Les réserves de blé ne suffisent plus que pour trois semaines, les capacités de stockage n’étant plus que de 50 % depuis l’explosion dans le port. Une crise alimentaire semble inéluctable dans un pays déjà extrêmement meurtri.

Photo en haut : Sarah Omrane, responsable de programme au Liban pour Caritas Suisse. (c) Ghislaine Heger
Photo en bas :
Beyrouth 2022, (c) Ghislaine Heger

Informations supplémentaires : www.caritas.ch/liban