Absence de stratégie prospective contre la pauvreté en Suisse en dépit du programme national contre la pauvreté

Une décennie de politique non contraignante de lutte contre la pauvreté - Service de presse 08/2019

 

Près de dix ans se sont écoulés depuis l'Année européenne de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale. Aujourd'hui, la pauvreté n'est plus un tabou en Suisse. En dépit d’un programme national contre la pauvreté, beaucoup de chemin reste encore à parcourir avant la mise en œuvre d’une politique contraignante de lutte contre la pauvreté. 

Aujourd'hui, 675 000 personnes sont touchées par la pauvreté en Suisse. Elles sont mal rémunérées, n'ont pas de formation post-obligatoire, perdent leur emploi au milieu de la cinquantaine et n’en trouvent pas de nouveau ou élèvent seules leurs enfants. 103 000 enfants sont en situation de pauvreté. Celle-ci a de nombreux visages en Suisse. Que fait notre pays pour la battre en brèche ? Où en est-on près de dix ans après 2010, l’Année européenne de lutte contre la pauvreté et l'exclusion sociale ?

Arrêt brutal du programme contre la pauvreté pourtant couronné de succès

Historiquement, la réduction de la pauvreté incombe aux cantons. Leur engagement est des plus variables. Si certains ne connaissent même pas le nombre de personnes en situation de pauvreté, d'autres ont récemment mis en place des instruments efficaces contre la pauvreté familiale. Les différences sont choquantes et injustifiées. La question est extrêmement complexe. De fortes pressions de la société civile et de la politique ont conduit au lancement d'un programme national contre la pauvreté en 2014. Pour la toute première fois, la pauvreté est devenue un enjeu national et une tâche fédérale : un véritable jalon dans la politique suisse de lutte contre la pauvreté. De précieuses bases ont été élaborées pour les priorités thématiques que sont la formation, l'insertion professionnelle et sociale, le logement, l'endettement et la pauvreté des familles. Un concept de monitoring national de la pauvreté a de plus été élaboré pour suivre l'évolution de la pauvreté dans toute la Suisse, analyser les tendances et signaler les bonnes pratiques. Dans le même temps, le programme a favorisé les échanges et la mise en réseau entre la Confédération, les cantons, les communes, les villes, la société civile et les personnes en situation de pauvreté. Ces efforts ont contribué à la compréhension mutuelle et sensibilisé aux questions de politique de lutte contre la pauvreté. Il est d’autant plus regrettable que le Conseil fédéral ait décidé, voilà un an, de réduire sensiblement son engagement financier et de renoncer au monitoring national de la pauvreté. La dynamique initiale a été brusquement stoppée. Le programme appelé à prendre le relais - la plate-forme nationale de lutte contre la pauvreté – n’est qu’un effort timide visant à ne pas mettre brusquement fin à la lutte contre la pauvreté au niveau fédéral, et rien de plus. 

Aide sociale : vingt ans de défense du statu quo

Dans notre pays, les personnes nécessiteuses ont un droit constitutionnel à un soutien et à une aide matérielle leur permettant de mener une vie digne. Les implications concrètes de ce droit ont donné lieu à un vif débat ces vingt dernières années. Les normes de la Conférence suisse des institutions d’action sociale (CSIAS) ont été soumises à deux révisions et le soutien matériel a été continuellement revu à la baisse. Alors que la première révision, en 2005, visait à une meilleure insertion professionnelle, la seconde, en 2015, s’est concentrée sur la « bonne conduite » des bénéficiaires de l'aide sociale, sous la menace de lourdes sanctions. Malgré les révisions apportées aux normes CSIAS, les remous n’ont pas cessé. L’aide sociale a continué de faire l’objet d’attaques. C’est surtout le montant du forfait d’entretien qui a été pris pour cible. L'attaque la plus récente contre ce forfait a échoué en mai dernier dans le canton de Berne. Le peuple a fait capoter une révision de la loi sur l'assistance sociale qui prévoyait une réduction uniforme de 8 % du forfait d’entretien. L'idée selon laquelle une pression accrue conduirait à une meilleure intégration sur le marché du travail n'a pas convaincu. La décision du peuple bernois est capitale. C'est un engagement en faveur du consensus national et du filet de base de notre système de sécurité sociale. Mais rien de plus. En fin de compte, seul le statu quo a été défendu. Une fois de plus, beaucoup d'énergie et d'argent ont été consacrés au débat sur la manière dont la Suisse entend traiter les membres les plus faibles de la société. Ces vingt dernières années, l’attention s’est portée sur les francs et les centimes - le montant de l'aide matérielle dans l’aide sociale – plutôt que sur les réalités de la vie et les perspectives d'avenir des femmes, hommes et enfants en situation de pauvreté.

Absence de vision, absence de stratégie

Un programme national quinquennal contre la pauvreté, une plate-forme minimale contre la pauvreté au niveau fédéral, plusieurs décennies de lutte contre les réductions de l'aide sociale dans les cantons : tel est le résultat d’une décennie de réduction de la pauvreté en Suisse. Notre pays ne s’est pas rapproché d’un pouce d’une stratégie cohérente de lutte contre la pauvreté, assortie d'objectifs et de mesures. Or les questions sont pressantes : la pauvreté des enfants reste une honteuse réalité, les familles monoparentales n’ont guère la possibilité de couvrir leurs besoins vitaux dans les conditions actuelles, et la formation – de l’encouragement précoce à la formation continue - devient de plus en plus importante dans le contexte de la numérisation. Or la formation reste encore réservée à ceux qui gagnent bien leur vie, travaillent à plein temps et n'ont pas d'enfants, et les personnes qui bénéficient d'un bon encouragement précoce ont eu soit un porte-monnaie bien garni, soit simplement de la chance.

Il est temps que cela change. Espérer ne suffit pas. La pauvreté ne disparaîtra pas d'elle-même. Il faut définir une stratégie assortie d’objectifs et de mesures et d’une évaluation régulière des effets pour combattre et prévenir la pauvreté. Une loi-cadre sur l'aide sociale doit en outre être rapidement introduite au niveau fédéral afin de réglementer la couverture des besoins vitaux à l'échelle nationale. Il n'y a aucune justification raisonnable de ne pas le faire. 

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