Nos actions engendrent des réfugiés

Les motifs de fuite dans la perspective du développement - Service de presse 9/2018

Plus de 70 millions de personnes sont en fuite dans le monde. Elles cherchent à échapper à la guerre, aux catastrophes, à la faim ou à la perte de leurs moyens de subsistance. De plus en plus de voix affirment qu’il faudrait combattre les motifs de fuite sur place. C’est ignorer la nécessité d’un débat critique sur cette question : comment nos propres actions provoquent-elles la perte des moyens de subsistance d’habitants de pays pauvres et les forcent-elles à fuir ? 

Dans quelle mesure, à l’ère de la mondialisation, les politiques des pays riches ont-elles des conséquences sur les moyens de subsistance des habitants des pays pauvres ? Comment nos politiques commerciale, d’investissement et fiscale et le comportement de nos entreprises contribuent-ils à augmenter la pauvreté, allant jusqu’à détruire des existences ? La violence et les guerres n’éclatent pas du jour au lendemain mais dépendent étroitement des évolutions économiques, politiques et sociales. La lutte pour des ressources limitées, les décisions d’investisseurs étrangers ou les politiques néolibérales qu’imposaient des organisations internationales comme la Banque mondiale ou le Fonds monétaire international, peuvent fortement exacerber les inégalités et les conflits existants.

La Suisse s’est engagée à promouvoir la cohérence

En adoptant l’Agenda 2030 pour le développement durable, la communauté internationale, et la Suisse avec elle, a décidé de s’attaquer à ces questions de cohérence relatives aux conséquences de ses actions. Voici quelques domaines où une action cohérente des pays riches est instamment nécessaire :

Changement climatique : depuis plusieurs années, les catastrophes naturelles et les dommages environnementaux constituent la cause première des exils, bien avant les conflits armés. Dans les pays pauvres, de plus en plus de personnes sont menacées par la désertification croissante, l’élévation du niveau des mers ou les inondations succédant à des épisodes de sécheresse. Pour la seule année 2015, plus de 19 millions de personnes sont devenues des réfugiés dans leur propre pays suite à des catastrophes naturelles, et ce chiffre n’inclut pas celles qui ont dû quitter leur foyer en raison de la sécheresse ou d’une dégradation de leur environnement. Les impacts du changement climatique frappent d’abord les populations les plus pauvres des pays en développement, soit les petits paysans, les pêcheurs, ou encore les habitants des bidonvilles. Dans le même temps, ce sont ces mêmes pays qui accueillent le plus grand nombre de réfugiés. Cette réalité contraste avec le fait que les pays riches, et les classes moyennes et supérieures de certains pays émergents, contribuent le plus au changement climatique. La cause première de celui-ci est le gaz à effet de serre créé par les modes de production comme la déforestation, la combustion du pétrole, du gaz et du charbon ainsi que l’agriculture intensive. L’homme contribue de cette manière au réchauffement global. La détermination du monde politique fait jusqu’ici défaut dans les efforts qu’il déploie - l’élaboration de la loi fédérale sur le CO2 par exemple - et dans ses engagements financiers. Les personnes qui, à cause du changement climatique et des bouleversements écologiques qu’il cause, perdent leurs moyens de subsistance et franchissent une frontière pour fuir la misère passent à travers les mailles du filet. La communauté internationale n’a toujours pas reconnu le statut de réfugié climatique. Les États particulièrement vulnérables, les petits États insulaires, réclament une indemnisation suite aux pertes d’origine climatique, mais leur appel n’a toujours pas été entendu. Les pays riches craignent d’être tenus responsables de ces gros dégâts, dont ils sont pourtant également les auteurs.

Matières premières : 70 % des personnes touchées par la pauvreté extrême vivent dans des pays riches en matières premières, pétrole, gaz ou minerais, des matières dont ces pays ont besoin pour produire des biens de consommation. Les entreprises minières extraient l’or, l’argent, le cuivre ou le pétrole dans des pays sans État de droit. L’exploitation et le commerce des matières premières entraînent souvent de graves atteintes aux droits humains, des conflits violents et des dommages écologiques. Le pillage des ressources déstabilise des régions entières. La population locale n’est presque jamais impliquée dans la planification de cette exploitation. Lorsque des activistes environnementaux ou des syndicalistes s’opposent à la consommation effrénée des sols, aux déplacements forcés, aux pollutions de l’air et de l’eau ou aux conditions de travail précaires, ils sont menacés voire assassinés. Malheureusement, les associations professionnelles continuent de s’opposer à une responsabilité civile engageant les entreprises domiciliées en Suisse. Une obligation de diligence juridiquement contraignante serait pourtant essentielle, d’autant que la soif de matières premières est loin de s’assouvir, malgré la position des pays industrialisés se déclarant écologiques. Un exemple : la forte accélération de la demande de matières premières pour la production de batteries. Comme le trafic automobile est à l’origine d’un tiers des gaz à effet de serre, les pays industrialisés souhaitent adopter au plus vite la voiture électrique. Or elle fonctionne avec une batterie requérant du lithium. Plus de la moitié des ré-serves de ce métal se situent dans les lacs salés du « triangle du lithium », entre Chili, Argentine et Bolivie, une région très pauvre. Seules quelques sociétés américaines, chinoises ou chiliennes se partagent le contrôle de 80 % de la production. On peut craindre qu’une exploitation rapide ne tienne pas compte des populations et de l’environnement, et provoque des dommages et des déplacements de grande ampleur.

Règles du commerce mondial : elles sont le résultat de la mainmise des pays industrialisés et émergents, et de leurs entreprises exportatrices de produits agricoles, et leur ont permis d’ouvrir de nouveaux marchés d’exportation dans de nombreux pays du Sud. Des pays tels le Burkina Faso ou le Ghana avaient autrefois une production laitière performante. Puis l’UE a commencé à exporter vers l’Afrique de l’Ouest du lait en poudre subventionné, fabriqué à partir des excédents de sa production. Le prix fixé équivalait au quart du prix de production européen. Les producteurs locaux n’ont pas pu suivre. Les paysans ont donc vendu leurs vaches et migré vers les villes, où ils vivent dans des conditions précaires. On pourrait citer d’innombrables exemples, comme les fameuses cuisses de poulet, les pieds de porc, les oignons ou les carottes de l’UE, qui ont sapé la production des pays africains. Au Sénégal et en Mauritanie, les importations de poisson à bon marché de l’UE ont détruit les moyens de subsistance des pêcheries locales, sans créer la moindre alternative d’emploi. Pire encore : des bateaux de pêche de plus en plus gros ont surexploité les ressources au large des côtes d’Afrique de l’Ouest — bateaux que l’UE, les États-Unis, la Chine, la Corée du Sud, le Japon ou la Russie ont subventionné par l’octroi d’allègements fiscaux ou la réduction du prix du diesel. Des milliers de pêcheurs d’Afrique occidentale se sont retrouvés au chômage, et nombre d’entre eux ont pris le chemin de l’Europe.

Afin d’améliorer la cohérence de la politique (commerciale) suisse, des ONG comme Caritas exigent des études d’impact sur la durabilité. Elles permettraient au Conseil fédéral d’évaluer et de vérifier les impacts économiques, sociaux et écologiques de ses dossiers politiques, tant en Suisse qu’à l’étranger. 


Texte : Marianne Hochuli

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